“De toutes façons, les auteurs, vous êtes des saltimbanques”

Auteur invité - 06.11.2017

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TRIBUNE – Sur Facebook, un sweat-shirt proposé à la vente par la société Teezily porte le message suivant : « Je suis écrivain, cela veut dire que je vis dans mon propre monde imaginaire avec des attentes irréalistes. Merci de votre compréhension ». Je lis et relis ce message et je me demande s’il est censé traduire la vision que l’artiste a de lui-même, ou la vision que la société, et peut-être même que les éditeurs, ont de l’artiste.

Dans tous les cas, il me semble qu’on ne parle ni de moi ni des écrivains qui m’entourent.

par Valentine Goby
 

Simone Weil et le sweat-shirt

 

Valentine Goby - © Vinciane Lebrun-Verguethen 2017
 

 

« Je vis dans mon propre monde imaginaire »

 

Cette caricature romantique répète l’image du géant empêché par ses ailes, de l’homme aux semelles de vent, créature hors sol à une époque où le droit d’auteur était encore il est vrai une fiction, où la Sécurité Sociale n’existait pas, où l’écrivain ne pouvait créer que parce qu’il était rentier, ou tributaire d’un mécène, plus rarement un pur crève-la-faim. Écrire était une servitude ou bien un privilège, difficilement un métier. 

 

Aujourd’hui, l’auteur est son patron en écriture, presque toujours son propre comptable, il paie sur ses droits d’auteur les cotisations maladie, CSG, CRDS, formation professionnelle, cotisera bientôt pour la retraite dès le premier euro gagné, a bien du mal au vu de ses revenus souvent précaires (moins de la moitié d’entre eux atteint un revenu du niveau du SMIC) à économiser pour un « chômage » auquel il n’a pas droit, et en littérature jeunesse, peine à obtenir plus de 7 % de droits d’auteur sur le prix de vente de ses livres. 

 

Le monde « imaginaire » de l’écrivain se limite sans doute à ce qu’il écrit, car pour sa vie quotidienne, le réel lui crie au visage. Tellement qu’il lui arrive d’écrire/de dessiner pour en rendre compte, bien loin du faiseur de phrases et d’images ne rêvant que de s’échapper du réel ; tellement qu’il lui arrive même, rendez-vous compte, de s’engager pour y imprimer sa marque – il milite, figurez-vous, il agit, sa langue d’artiste nourrit son action citoyenne.

 

Mais Pierrot lunaire, peut-être est-ce ainsi que nous imaginent les autres

 

Des êtres éthérés que les soucis du commun des mortels n’affectent guère et qui se contentent de nourritures symboliques. Des gens aux « attentes irréalistes », prisonniers des fantasmes de leurs créations et incapables de se raccorder aux exigences de la « vraie vie ».

 

De quelles « attentes » parle-t-on ? Qu’est censé attendre un écrivain ? S’il veut sortir de la servitude et du privilège, de toute façon il n’attend pas, il demande, et il demande par exemple de pouvoir vivre de son métier. C’est l’exigence fondamentale, celle de la juste rémunération du travail et d’un contrat aux conditions équitables. 

 

« Irréaliste », cette demande, qui le dit ? Ce message, sur le sweat-shirt, qui le prononce ? Quelles sont les demandes soi-disant impossibles à satisfaire ? Un pourcentage en littérature jeunesse égal à celui de la littérature adulte ? Une rémunération juste sur les ventes de livres numériques ? Une provision sur retours limitée dans le temps ? Une reddition de comptes transparente et complète ? Une exploitation permanente et suivie non réduite à la seule possibilité d’impression à la demande ? Un contrat d’édition d’une durée inférieure à 70 ans après la mort de l’auteur ? Une retraite décente ? Une rémunération acceptable du prêt papier et numérique ? 
 

Carole Trébor : “Sans auteurs, pas de livre.
Notre cause est juste.”

 

Aux Assises de la littérature jeunesse récemment organisées par le Syndicat National de l’Edition, un éditeur a souri aux combats de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse en affirmant cette vision sans doute rassurante pour lui : « De toutes façons, les auteurs, vous êtes des saltimbanques », raccourci commode permettant d’enfermer l’autre dans une définition étroite (celui qui salta in banco, saute sur un banc pour amuser la foule) qui autorise un traitement spécifique, porte ouverte à tous les abus (« merci de votre compréhension », clame le sweat-shirt).

On en serait presque à affirmer que c’est l’auteur lui-même qui revendique de vivre hors normes : l’auteur, un éternel enfant.

 

Vues d’ici, de nos organisations d’auteurs, nos demandes sont fondées et argumentées

 

Portées non par des individus naïfs et rêveurs mais par des collectifs où l’information circule, où le partage d’expériences et de compétences montre que des avancées concrètes sont possibles : depuis Baudelaire, le code de la propriété intellectuelle, le code des usages, le cadrage du contrat d’édition, la possibilité de reprendre ses droits, la sanction pour défaut de paiement, le statut social de l’auteur pour ne citer que quelques-unes des luttes menées par les organisations d’auteurs ont montré que nous avons raison de mettre ensemble nos énergies et nos compétences pour défendre nos droits.

 

Je viens de relire la Lettre ouverte à un syndiqué, de Simone Weil. Les ouvriers aussi ont été désignés comme des idéalistes sans lendemain. Seulement un jour ils ont additionné leurs forces et leurs intelligences, ils ont cessé d’attendre et ils ont exigé : « Le mois de juin 1936 est une date dans ta vie. Te rappelles-tu avant ? C’est loin, déjà. Ça fait mal de s’en souvenir. Mais il ne faut pas oublier. (…) On avait qu’un droit : le droit de se taire ». 

 

Si aujourd’hui les manifestations littéraires qui font l’objet d’une subvention du Centre National du Livre doivent rémunérer les auteurs en intervention, c’est parce que les organisations d’auteurs l’ont exigé. Si les auteurs bénéficient d’une référence commune, la recommandation tarifaire minimale en rencontres scolaires et en médiathèque (le tarif Charte), c’est parce que La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse l’a voulu. 




 

S’il est aujourd’hui possible de reprendre réellement ses droits à son éditeur, c’est parce que le Conseil Permanent des Ecrivains a négocié des années pour l’établissement d’un nouveau contrat d’édition. La liste est longue et juin 1936 pour les auteurs et illustrateurs est une myriade de batailles additionnées, non achevées bien sûr. Avant cela, il y eut des parcours éparpillés où le droit n’avait pas de place, et où l’idée du métier était un pur fantasme, une « attente irréaliste » — merci de votre compréhension. 
 

“Évoquer la prise de risque et la fragilité de l’auteur”
et l'industrie se crispe

 

Les organisations d’auteurs sont un démenti complet à l’image romantique que beaucoup se font – aiment encore se faire – de nos métiers. Elles n’empêchent pas la passion de s’exercer, de tour à tour nous ronger et nous soulever de terre, de nous conduire à des choix de vie parfois difficiles ; mais elles sont le signe d’une conscience salutaire. « On n’a pas supprimé la misère ni l’injustice, écrit Simone Weil. Mais tu n’es plus seul. Tu ne peux (…) pas [toujours] faire respecter tes droits mais il y a une grande organisation qui les reconnait, qui les proclame, qui peut élever la voix et qui se fait entendre ».

 

Simone Weil, contre le sweat-shirt de Teezily, voilà. Pour quelques euros de plus que le prix du sweat, tu adhères à La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse par exemple, ou à l’une des 18 organisations du Conseil permanent des Ecrivains, et tu te redis ces mots de la merveilleuse philosophe : « On ne conserve [ou on acquiert !] ses droits que si on est capable de les exercer comme il faut ». On t’attend.