Dédicaces rémunérées : “Que gagne un éditeur à dénigrer ainsi notre travail ?”

Auteur invité - 04.07.2019

Tribune - Jacques Glénat - dédicace rémunération - auteurs rencontres


Silène Edgar, autrice jeunesse et membre de la Charte. Comme de nombreuses créatrices et de nombreux créateurs de livres, elle vient de réagir aux propos de Jacques Glénat, publiés par ActuaLitté. Une réaction qui en suit bien d'autres.

Dédicace de Kamui Fujiwara - Dragon Quest (Ki-oon) à Japan Expo 2014
ActuaLitté, CC BY SA 2.0 (photo d'illustration)


Je suis assez amère et triste de voir qu’un éditeur puisse déconsidérer ainsi notre travail. Heureusement, mes éditeurs actuels sont bien plus respectueux et me soutiennent autant qu’ils le peuvent pour que je puisse continuer à vivre de ma plume et produire de nouveaux livres, sans me faire travailler bénévolement chaque week-end.
 
« Qu’on soit payé pour signer un livre, je trouve cela presque contre nature, car l’auteur est content de partager son travail avec les gens, d’entendre des questions, des commentaires... Ce serait un rapport un peu bizarre. » Jacques Glénat - ActuaLitté


Je ne peux m’empêcher de réagir.

Certes, j’aime rencontrer des gens, partager mon travail et entendre des questions et commentaires... mais en fait, j’aime aussi passer mes week-ends à la maison, rencontrer mes amis, partager mes bons petits plats et entendre des conversations passionnantes et des commentaires amicaux sur ma tarte au citron et accessoirement, sur mes livres.

Pourquoi aller quand même en salon, passer souvent 7 ou 8 heures dans le train, deux ou trois jours sur place, à dédicacer dans la chaleur suffocante d’une tente ou dans le froid glacial d’un gymnase, voire dans la rue, parfois sous la pluie (si, si !) et revenir malade alors qu’on doit corriger le prochain roman et écrire le suivant le reste de la semaine ?

La valse des doutes, à 1000 temps

Pourquoi laisser mes filles, attristées par chaque séparation, sur le pas de la porte... : « À la semaine prochaine, maman. Papa filmera mon spectacle, tu pourras le voir quand même... » ? Pourquoi passer des heures à gérer les papiers à remplir, les trains à confirmer, les mails à rédiger afin d’être sûre d’avoir un transport, un lit, un repas à l’arrivée ? Pourquoi s’évertuer à vendre 100 livres dans le week-end en répétant 250 fois votre pitch à des inconnus, pour toucher 60 euros net dans 1 an ?

Pourquoi attendre, des heures durant, dans le bruit et l’agitation, qu’un lecteur arrive, pas un de ceux qui vous humilient en disant que vous feriez mieux de faire de la vraie littérature ou qui vous demandent combien coûte le roman de quelqu’un d’autre ou l’emplacement des toilettes, ni celui qui vous désespère en disant que votre livre est trop cher ou qu’il n’aime pas la SF, ou celui qui vous insulte en disant qu’il trouve scandaleux que vous écriviez sur cette traînée de Marguerite de Valois (si, si !).

Pourquoi ?

Pour les lecteurs bien sûr, qui viennent vous voir vous, pour vous dire qu’ils ont aimé votre livre, qu’ils achètent le suivant ou qui sont heureux de vous découvrir, ou juste de vous voir, et pour les auteurs-rices et les libraires que j’ai la chance de rencontrer, avec qui j’échange.

Mais... Est-ce que cette opportunité vaut tout le reste ? Ce serait bizarre, non ? Pourtant, je l’ai fait des années, parce que cela m’a apporté beaucoup de joie, de moments magiques, de pur bonheur. Mais voilà, je ne veux plus faire ça bénévolement. Pourquoi ? 

Parce que je suis épuisée de devoir déployer tant d’efforts pour saisir cette opportunité. N’importe qui le serait à moins.

Que gagne-t-on “à dénigrer notre travail ” ?

Je sens que je dois me préserver pour écrire. Et que mon vrai travail n’est pas la promotion, que je ne dois pas user mes cartouches de vie dans ces multiples salons sans compensation. Si j’étais payée pour chaque salon, je pourrais me permettre d’écrire moins. Mais ce n’est pas le cas alors je dois travailler 7 jours sur 7 : quatre jours à la maison pour écrire, trois jours en salons pour la promotion.


Analyse de Denis Bajram, également éclairante 
 

Les rencontres scolaires me facilitent la vie, en me fournissant un revenu complémentaire. Mais ça ne suffit pas, je dois quand même publier au moins deux livres par an, si ce n’est trois. Je prends 2, maximum 3 semaines de vacances chaque année et je travaille un week-end sur trois, souvent de manière concentrée, ce qui fait que j’ai travaillé à plusieurs reprises un mois d’affilée, sans un jour de pause.

Et je suis fatiguée de tant travailler.

Alors maintenant, je diminue la voilure, au moment de ma carrière où j’ai de plus en plus de lecteurs, je me retire, je refuse de nombreux salons, je n’accepte plus que les salons qui me payent les dédicaces ou me proposent au moins une journée de rencontres scolaires pour que ces deux ou trois jours de salon ne soient pas de la fatigue pure, que je puisse m’octroyer un ou deux jours de repos ensuite. Cela me fend souvent le cœur, car certaines associations ne peuvent pas me proposer ce que je demande. Mais je ne peux plus...

Alors, quand je lis les propos de Monsieur Glénat, je suis amère. Je ne vois pas ce qu’un éditeur a à gagner à dénigrer ainsi notre travail, notre engagement permanent dans une promotion dont il récolte aussi les fruits. Surtout en regrettant par ailleurs la surproduction !

Qu’il nous aide au lieu de nous enfoncer ! Qu’il nous permette de créer mieux au lieu de devoir créer plus ! Que la promotion soit reconnue comme un travail qui mérite salaire !

En conclusion, ne crachez pas dans la soupe, car après, il faudra la manger.
 


Commentaires
Bravo Silène pour ce coup de gueule. Il est indispensable que les auteurs se prennent en charge et refusent ce genre d'exploitation par des éditeurs peu scrupuleux.
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