“Diffuseurs, grande distribution ou chaînes ne défendent pas la pluralité culturelle“

La rédaction - 15.12.2015

Tribune - distribution chaînes - édition indépendante - littérature imaginaire


Il existe, dans le large panel des cases littéraires (que nous adorons détester, mais dont nous nous servons quand même), un genre littéraire : l’uchronie. Le Et si ? Avec lui, nous pouvons réécrire l’histoire, en voir les conséquences et ainsi nous permettre de mieux comprendre nos problématiques contemporaines. C’est un genre de l’imaginaire qui a toute l’attention du grand public et sans doute le seul auquel certains auteurs de littérature générale se sont essayés.

Par Davy Athuil

 

De Watteau à Fragonard, les Fêtes Galantes

"Proposez-vous d'avoir un Lion pour ami" (La Fontaine)

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Allons-y ! Faisons cet exercice qu’une banque a osé proposer à ses clients et rêvons…

 

Une petite maison d’édition se lance. Elle a les rêves de la jeunesse (celle de la maison, pas forcément de son créateur) et la fougue qui va avec. Elle ne demande rien à personne et tourne essentiellement sur ses fonds propres, au grand bonheur de sa banque.

 

Elle prévoit d’abord de publier quatre titres, puis sept, puis huit, puis douze par an. Son développement est soutenu par des librairies indépendantes ravies d’accueillir de nouvelles créations littéraires. Un an après sa création, elle est contactée par un diffuseur qui lui propose de défendre son catalogue tout en assurant la distribution correcte de ses publications dans un réseau national.

 

C’est la joie. Le soulagement. L’un de ses derniers romans, deux ans seulement après sa création, est en lice pour un prix littéraire reconnu de l’imaginaire. C’est forcément une récompense pour l’auteur, mais aussi une satisfaction pour l’éditeur qui voit, lui aussi, son travail récompensé. Ce sont également des illustrateurs célèbres qui prennent attache avec lui pour un travail commun. Ce sont des grands projets qui se mettent marche avec le soutien d’institutions publiques.

 

C’est le moment pour la grande distribution et les grandes chaînes de se dire qu’il est temps. Temps de jouer les agitateurs de culture et de laisser une place à ce petit éditeur dans ses rayons. Parce que, la culture, c’est aussi la pluralité. Alors oui, la FNAC, Cultura et consorts décident de promouvoir un genre littéraire reconnu par le grand public et décrié par les professionnels. Ils deviennent enfin des acteurs de la diversité culturelle.

 

Ce monde magique de l’édition contemporaine… n’existe pas.

 

« C’est moi qui ai décidé que tu ne viendrais pas chez nous » dixit, tout sourire, un diffuseur également éditeur. Diffuseurs, grande distribution et/ou grandes chaînes partagent le même combat. Ils ne défendent pas la pluralité culturelle. Ils s’en servent au détriment des lecteurs. Quand une librairie indépendante commande quinze exemplaires d’un auteur inconnu après avoir reçu le service de presse, la FNAC et Cultura préfèrent s’assurer que vous êtes bien diffusés par SODIS (Gallimard), Hachette Diffusion, ou encore Interforum (Éditis). La place des éditeurs indépendants est dès lors quasi nulle et la qualité des romans qu’ils éditent n’est certainement pas en cause. Sinon, Musso et Levi – si, si ! c’est du fantastique – ne seraient pas présents en bonnes places.

 

"Diffuseurs, grande distribution et/ou grandes chaînes partagent le même combat. Ils ne défendent pas la pluralité culturelle. Ils s’en servent au détriment des lecteurs."

 

 

Pourquoi refuser alors les livres de maisons d’édition qui, elles, ne sont pas responsables de la politique d’assèchement du marché par les groupes susmentionnés ? La réponse est évidemment dans la question. Il est plus facile de traiter avec un groupe qui réunit diffusion, distribution, impression et édition, qu’avec des artisans du livre qui ne représentent qu’eux-mêmes.

 

Aucun distributeur/diffuseur national ne souhaite réellement s’occuper des petites maisons d’édition de l’imaginaire, non à cause de la qualité de leurs romans, mais tout simplement parce qu’il s’agit d’un sous-genre littéraire qui n’est pas digne d’eux — sauf quand vous commencez à gagner de l’argent… évidemment. Quant aux agitateurs de talents ou qui se targuent de l’être à chacune de leurs onéreuses campagnes de publicité, ils n’agitent nationalement que ceux déjà en place.

 

Les autres, qui ne demandent qu’à vivre de leur travail, sont donc relégués avec condescendance aux animations locales grâce au soutien de libraires et de bibliothécaires engagés et soucieux de proposer des alternatives aussi bonnes (que mauvaises parfois – oui, un petit éditeur peut aussi se tromper) à la production ambiante.

 

« Un jeune auteur, francophone, de l’imaginaire ? Ouh là… trop difficile à placer si ce n’est pas de la jeunesse… et encore ! » dixit un libraire de la FNAC pour qui la qualité du roman n’avait aucun intérêt.

 

Cette vision est exagérée ? Peut-être. Mais les exemples ne manquent pas. Au décès d’un des auteurs francophones les plus emblématiques de l’imaginaire, la majorité des médias a préféré parler de son engagement indéfectible et utile au service des auteurs. Peu ont souligné la plume franche, contemporaine et le talent littéraire de cet é-cri-vain.

 

Encore ? En 2014, France 5 a fait le compte des 100 livres qui ont changé la vie des Français. Le traitement à l’antenne des romans de l’imaginaire, cités en très bonnes places, a été empli dédain… mais chut, il ne faut pas se fâcher.

 

Non, c’est vrai, il ne faut pas se fâcher… mais on le fait quand même. 

 

Davy Athuil

fondateur du Peuple de Mu