"Cervantes ni un plagiaire ni un imposteur, ni un Catalan"

Nicolas Gary - 30.09.2015

Tribune


Voilà quelques jours, était publié un article faisant état de ce que Don Quichotte devenait un instrument politique : des universitaires et intellectuels catalans revendiquaient que Miguel de Cervantes était l’un des leurs. D’ailleurs, appelez-le Miquel de Servent, dont la famille était de la cour barcelonaise. Pour Charles-Henri Lavielle, des Éditions Anacharsis, dont le catalogue contient des œuvres « réellement de langue catalane », a réagi. Aimablement.

 

 

 

Polémique vaine et spécieuse que cette histoire autour de l’origine catalane de Cervantes et du Quichotte, dérive d’un nationalisme étroit si tant est qu’il y en ait de large, tant toute la littérature est toujours l’exploitation d’une production antérieure dans l’espace et dans le temps.

 

La suite est l’histoire de Tirant le Blanc (chez Anacharsis, 2003, préface originale de Mario Vargas Llosa « Tirant le Blanc, roman sans frontière ») et et de Don Quichotte de la Manche.

 

Joanot Martorell, chevalier valencien, commence à rédiger son roman Tirant le Blanc le 2 janvier 1460. Il est alors âgé d’environ 40 ans. C’est un chevalier soucieux de son honneur, prompt à défier quiconque veut le salir, comme le montre ses Lettres de bataille (Lettres de bataille, José Corti, 1988.). Il ne met pas plus de cinq ans à l’écrire, car lorsqu’il meurt en 1465, son manuscrit se trouve déjà entre les mains de Martí Joan de Galba auquel, contre un prêt d’argent, il l’a laissé en gage.

 

Ce n’est qu’en 1489 que Galba entreprendra des démarches pour publier le manuscrit – l’imprimerie n’est introduite à Valence qu’en 1474, neuf ans après la disparition de Martorell. L’affaire est conclue, mais Galba meurt dans les premiers mois de 1490, sans avoir vu le livre imprimé.

 

Le 20 novembre 1490, le livre sort des presses de Nicolau Spindeler, imprimeur allemand installé à Valence (Espagne). Ce premier tirage est de 715 exemplaires, ce qui est considérable pour l’époque, surtout s’agissant d’un livre profane.Sept ans plus tard, il en est fait une seconde édition à Barcelone, à tirage plus limité, qui porte le nombre d’exemplaires à environ un millier. L’imprimeur en est cette fois Diego de Gumiel, le même qui en 1511 publiera la première traduction castillane, à Valladolid.

 

Cette première traduction ne fait pas mention de l’auteur et c’est celle-ci qui arrivera dans les mains de Cervantes. De toute toute évidence l’auteur du Quichotte ignore qu’il s’agit d’une traduction du catalan. Il ne tarit pas d’éloges sur ce roman, qu’il qualifie de « meilleur livre du monde », au chapitre VI du premier livre de Don Quichotte où le curé sauve Tirant le Blanc de la bibliothèque en flamme :

 

« Bénédiction ! dit le curé, en jetant un grand cri ; vous avez là Tirant-le-Blanc ! Donnez-le vite, compère, car je réponds bien d’avoir trouvé en lui un trésor d’allégresse et une mine de divertissements. C’est là que se rencontrent Don Kyrie-Eleison de Montalban, un valeureux chevalier, et son frère Thomas de Montalban, et le chevalier de Fonséca, et la bataille que livra au dogue le brave Détriant, et les finesses de la damoiselle Plaisir-de-ma-vie, avec les amours et les ruses de la veuve Reposée, et madame l’impératrice amoureuse d’Hippolyte, son écuyer. Je vous le dis en vérité, seigneur compère, pour le style, ce livre est le meilleur du monde. Les chevaliers y mangent, y dorment, y meurent dans leurs lits, y font leurs testaments avant de mourir, et l’on y conte mille autres choses qui manquent à tous les livres de la même espèce. »

 

 

Jean-Marie Barberà, le traducteur de la version française, pense même que Cervantes a intitulé son livre Don Quichote de la Mancha en opposition à Tirant le Blanc, mancha signifiant aussi « tache » en espagnol, faisant de Tirant le Blanc le modèle indépassable de Don Quichotte de la Manche. Tout au long du Quichotte les références au Tirant et les emprunts sont nombreux.

 

Cela ne fait de Cervantes ni un plagiaire ni un imposteur, ni un Catalan. D’ailleurs, Martorell avait pris comme modèle pour son héros un autre personnage, Roger de Flore, réel celui-ci, allemand sans doute, capitaine d’une compagnie de mercenaires catalano-aragonaise, mais qu’il avait tiré d’une partie de l’œuvre de Ramon Muntaner intitulée Chronique des rois d’Aragon. De là à ce que Miguel de Cervantes s’appelle Mikael de Cervanstoffen ?

 

Décidément on s’en sort pas !

Charles-Henri Lavielle,

Éditions Anacharsis


Pour approfondir

Editeur : Editions Anacharsis
Genre : litterature...
Total pages :
Traducteur : jean-marie barberà
ISBN : 9782914777094

Tirant le blanc

de Joanot Martorell

Et comme il faisait très chaud dans la pièce, les fenêtres étant restées longtemps fermées, l'infante était dans un désordre qui laissait voir sur sa poitrine deux poitrines du paradis comme de cristal, qui captivèrent les yeux de tirant de telle sorte que ceux-ci ne trouvèrent plus de porte de sortie ; dès lors, ils furent prisonniers au pouvoir d'une personne libre, jusqu'à ce que leur mort à tous deux les séparât. " le meilleur livre du monde ", comme l'appelait cervantès, a déclenché un enthousiasme tel qu'à cinq siècles de distance, mario vargas llosa le qualifie encore de " roman total ", à la mesure de la divine comédie, de la guerre et la paix, ou de moby dick. les aventures du chevalier breton tirant le blanc en angleterre, en sicile, à byzance ou en berbérie tissent un monde où résonnent les cavalcades effrénées, le choc des armes et les plaintes des héros brisés, blessés ou déçus. Dans un univers flamboyant transformé en une immense lice de tournois, où les jeux de l'amour et de la guerre s'entremêlent, des personnages de chair et de sang rivalisent d'honneur et de vertu, et lâchent la bride à leurs passions. la poussière âcre des batailles et les parfums capiteux des lits obscurs, les amours de tirant et carmésine et l'espièglerie de l'extraordinaire demoiselle plaisirdemavie, le verbe puissant de tirant le blanc enfin, n'étaient guère accessibles au public francophone qu'à travers l'adaptation de caylus, datée de 1737. Voici la traduction intégrale du fleuron de la littérature du siècle d'or catalan.

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