Écrans et numérique : danger pour les enfants et les bibliothécaires

La rédaction - 24.11.2016

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TRIBUNE – Le Centre national de littérature pour la jeunesse (CNLJ) organise, les 28 et 29 novembre 2016, un stage intitulé « Publications pour tablettes : applications et livres numériques pour la jeunesse », qui posera la question de « Comment se repérer dans l’offre de littérature jeunesse sur écrans et la mettre en valeur ?». Un collectif qui s'identifie comme « Des syndicalistes réfractaires à l’ordre numérique », nous a fait parvenir une tribune, publiée dans son intégralité.

 

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phyro, CC BY SA 2.0

 

 

À l’heure du numérique, ces sujets ne semblent plus faire débat. Or la pénétration du numérique et les dangers qu’elle porte sur nos métiers et nos publics, spécialement quand il s’agit de jeunes enfants, reste un impensé dans notre profession et dans la société. Dans une stratégie d’adaptation à une évolution décrétée inéluctable, nous ne rendons service ni à nos enfants ni à nos bibliothèques, que nous sabordons petit à petit.

 

S’il est intéressant d’aborder la question du numérique et de sa médiation, ce n’est pas en cherchant à promouvoir l’utilisation de gadgets électroniques à la mode, tels qu’ici les tablettes. 

 

Des dangers sanitaires et sociaux 

 

En juillet dernier, un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) indiquait : « Les ondes électromagnétiques émises par les téléphones portables, les tablettes tactiles ou les jouets connectés peuvent avoir des effets sur les fonctions cognitives — mémoire, attention, coordination — des enfants. Les experts, qui recommandent de limiter l’exposition des jeunes populations, ont également recensé des effets négatifs sur le bien-être (fatigue, troubles du sommeil, stress, anxiété), qu’ils attribuent non pas aux ondes elles-mêmes, mais à une utilisation intensive du téléphone portable » (www.lepoint.fr, 8/7/2016, consulté le 10/11/2016).

 

Étant donné d’une part les problèmes liés à une surexposition des enfants aux ondes, et d’autre part la richesse de la production actuelle de l’édition jeunesse, on peut s’interroger sur la pertinence d’un stage comme celui proposé par le CNLJ. 

 

Le collectif Livres de papier relevait déjà, dans un tract diffusé en 2012 à l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (93), les dangers du numérique et des écrans pour le jeune public, ainsi que pour la qualité et la diversité de ce qui leur est donné à lire. 

 

Si les industriels du livre numérique parlent d’apprentissage ludique de la lecture, il apparaît que le livre électronique pour la jeunesse est surtout un moyen d’immerger les enfants, dès leurs premiers pas, dans l’univers des écrans, la jungle d’Internet et l’idéologie du numérique. Un des arguments avancés est que les « potentialités d’appropriation de l’histoire » par l’enfant seraient accrues.

 

Mais quel contenu veut-on que les enfants s’approprient, quand on constate que les fichiers de livres dématérialisés comportent des extraits de films, des « coloriages numériques », des karaokés,... etc., autant d’éléments propres à perturber la nécessaire concentration de l’enfant sur le texte, au profit d’un détournement de l’attention du petit lecteur-consommateur vers toute une chaîne de produits dérivés : film, publicité, merchandising.... Quand on connait la puissance des géants du web et de l’informatique pour capter notre attention on en mesure bien les dangers. 

 

« Nicolas Carr (auteur d’Internet nous rend-il bête ?, Robert Laffont, 2011) [témoigne] d’un syndrome nouvellement apparu, conséquence du déferlement numérique et de la profusion de données et de sollicitations : le trouble du déficit d’attention. Dans les environnements numériques, l’attention se trouve sans cesse dispersée, l’esprit incapable de se fixer sur un objet, alors que de tous côtés surgissent des raisons de se laisser distraire. Mais ce besoin de distraction ne s’arrête pas à la frontière des écrans, car à force d’être plongé dans cet état par un usage immodéré des TIC, le cerveau cherche sans cesse des sources de divertissement. Par exemple, dans une classe, même sans ordinateur, les élèves ont de plus en plus de mal à rester concentrés sur un cours. Ils s’agitent et cherchent une stimulation. » (Cédric Biagini, Lecture numérique : la guerre de l’attention, L’assassinat des Livres, L’Échappée, 2015, p.225

 

Une uniformisation de l'offre éditoriale

 

Par ailleurs, au-delà de ces conséquences sur la concentration et la qualité de lecture des enfants, la responsabilité est grande, pour les bibliothèques, de promouvoir un format qui bouleverse et fragilise tous les acteurs de la chaîne du livre (sauf les grands diffuseurs qui ne sont justement pas ceux qui contribuent à la création du contenu). Avec le numérique, le livre devient en effet un fichier standardisé, ce qui entraîne l’uniformisation des productions et la disparition de l’identité des maisons d’édition. 

 

Le livre numérique ne sera l’avenir que si l’on habitue les enfants, dès leur plus jeune âge, à lire, rêver, s’évader, ou encore apprendre, sur des écrans. Lorsque l’on sait que les enfants ont besoin de réel et de concret pour se construire (et que les ingénieurs de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles sans écran), ne rêve-t-on pas d’un autre imaginaire pour le jeune public de nos bibliothèques ? 

 

Le collectif Livres de papier propose ainsi une position lucide dans ses conclusions, en incitant à « préserver pour les enfants des moments hors des flux permanents de données : des moments de stabilité, de concentration, de silence et de relations humaines non virtuelles, pour les aider à construire leur imaginaire, leur réflexion et leur personnalité. C’est cela que permettent les livres de papier ». Et les bibliothèques, pourrait-on ajouter...