Éditeur cherche “braqueurs vénères”, pour voler du temps au streaming

Auteur invité - 02.06.2020

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La rentrée littéraire s’en vient. Une évidence. Présentant les titres de la rentrée pour les éditions Anne Carrière et Emmanuelle Collas, Stephen Carrière accompagne les ouvrages de quelques réflexions personnelles. Un édito personnel, qui prend un peu de hauteur, pour parler de lecture, de streaming et d’avenir.


 
 

Une petite tristesse, un léger espoir, un casse


Par Stephen Carrière

Je suis ressorti du confinement avec une petite tristesse. J’ai entendu tant d’amis m’avouer que, pendant ces deux mois, ils n’étaient pas parvenus à lire de romans. J’ai trouvé des confessions similaires dans des journaux, tous décrivaient une sorte d’empêchement psychologique. On a demandé à des psys de décrypter, ils ont parlé d’angoisse. On s’en serait douté. Mais voilà... 

Nous étions immobilisés ? La littérature est une agence de voyages. Nous étions entrés dans une routine ? La littérature est un galion pour l’aventure. Nous devions, et ce n’est jamais simple, nous régler sur une chronologie vaseuse ? La littérature est le seul sortilège qui offre une possibilité réelle d’échapper au temps. 

En bref, nous avons vécu un moment idéal de lecture.  Et nombre d’entre nous ont ressenti un « empêchement ». 

Souvent, ceux qui me disaient ne pas avoir pu lire concluaient par : « Ce n’est pas bien, mais je vais m’y remettre. » Comme s’ils n’avaient pas respecté un vœu de Nouvel An — arrêter de fumer ou perdre du poids. C’est précisément là que ma tristesse réside. À quel moment a-t-on désappris que la littérature n’est pas un régime, mais un festin, pas une hygiène, mais une orgie, pas une discipline, mais un shoot, certainement pas une obligation, mais une promesse perpétuelle d’école buissonnière ? 

Vous me trouvez culpabilisant, paternaliste ? Peut-être, mais l’autre nouvelle du confinement, c’est le boom spectaculaire des abonnements Netflix ! Cela mérite qu’on en parle, non ? 

D’autant qu’en rentrant au bureau, j’ai lu plein d’articles, de tribunes sur le livre et l’édition. Les thématiques n’ont pas beaucoup changé : dans la chaîne, tout le monde accuse la surproduction et le temps court sur table. La surproduction dans l’édition, c’est la fable morale qui nous décrit le mieux, parce que, quelle que soit la personne qui prend la parole, la surproduction, c’est toujours les autres. Et le temps court sur table, c’est notre version de la nostalgie de l’âge d’or. 

Puisque le « monde d’après » a le vent en poupe à défaut d’une feuille de route, puisque tout le monde sent bien que l’édition va mal avec ou sans pandémie, j’émets une proposition sacrilège : et si en 2021, juste avant de recommencer à s’accuser mutuellement de mauvaises pratiques, avant de ranimer des débats datant des années 1980, on se concentrait un peu sur les lecteurs et plus précisément sur ceux que l’on perd ? 

L’année dernière, ma fille lisait au moins deux romans par mois en plus des prescriptions scolaires. Cette année, un par trimestre. Certains de mes amis me disent : « Ça arrive souvent vers quatorze-quinze ans. » 

L’année dernière, ma fille m’a trouvé le soir plus souvent devant un écran que devant un bouquin. Aucun rapport ? 

Je m’en voudrais que vous trouviez le ton de cet édito amer. Car j’entretiens un léger espoir. Et si l’on se disait que notre chaîne du livre, avec ses défauts et ses qualités, nous lie efficacement depuis longtemps et que nous devrions mobiliser nos talents, nos intelligences à lutter contre nos véritables adversaires ? 

Le problème, c’est que c’est un combat qui commence à la maison, une main sur la télécommande, l’autre sur l’interrupteur de la wifi. Un combat difficile parce qu’il commence par nous. 
 
Est-ce que je suis en train de dire : les gens deviennent des crétins ? Non. Je parle de moi, de vous, de mes amis. Je ne parle pas des autres. Pas depuis que mon smartphone m’a dévoilé que je lui dédiais en moyenne trois heures par jour. C’est plus que le temps que je passe à parler à ma fille, plus que le temps que je passe à me nourrir, à boire des coups avec mes amis, à draguer, à lire, à aller au théâtre, au cinéma, au concert... 

Ce que je veux dire, c’est que dans une époque ivre d’équité, de « mieux vivre », d’efforts collectifs, ponctuée de « dry January », de « mois sans tabac », une époque où même les potagers se sont réinventés en permaculture et où le pinard s’est découvert des pouvoirs biodynamiques, ne pourrions-nous pas interrompre nos débats mortifères intraprofessionnels quelque temps pour réfléchir à une bataille commune dont l’enjeu serait d’échafauder un plan, de monter un casse et d’aller voler du temps aux streamers ? 

Imaginez... Un magot. Des lingots. Chacun est une heure de temps dans la vie d’une personne. Mon édito aurait pu s’intituler : cherche braqueurs vénères ! 



crédit SamWilliamsPhoto CC 0


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