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“Éditeur, un vrai métier ?”

Auteur invité - 05.02.2020

Tribune - Christophe Arleston - Audrey Alwett - auteurs amateurs profession


Les éditeurs sont de plus en plus nombreux à déclarer benoîtement qu'auteur « n’est pas un métier ». Qu'il est inutile de légiférer. Récemment, le président de la SGDL, Mathieu Simonet, encourageait les auteurs à devenir médiateurs culturels plutôt que de vouloir être payés pour leurs oeuvres. Les éditeurs sont pourtant les premiers à se placer dans le cadre de l’industrie culturelle, à en réclamer les avantages, à trouver naturel que chaque acteur du livre, de l’imprimeur au libraire, soit un professionnel... à l’exception de l’auteur. Mais d’où vient cette assurance selon laquelle eux-mêmes méritent de vivre de leur travail quand les auteurs ne le pourraient pas ?
 
par Christophe Arleston et Audrey Alwett


Arleston © Etienne Clotis / Audrey Alwett © 


Alors que la confiance est indispensable pour concevoir ensemble de beaux livres et les porter vers le succès, la négation du métier d’auteur sape de plus en plus la relation auteur-éditeur et biaise leurs rapports. Pire, les déclarations de quelques dirigeants répandent dans l'esprit de trop d'éditeurs salariés l'idée que les auteurs sont des denrées méprisables. « Nous prenons tous les risques ! » nous disent régulièrement des salariés qui touchent des revenus pérennes et décents, qu'ils publient des succès ou de retentissants échecs.

Il en résulte des comportements qui ne sont plus supportables, et qui nous amènent à nous poser les questions suivantes : qu'est-ce que le professionnalisme ? Est-il normal que les éditeurs remettent toujours en question celui des auteurs, mais jamais le leur ?

C'est alors que nous reviennent en mémoire quelques exemples. Tous authentiques, tous advenus dans de grandes maisons d'édition francophones...
 

Et éditeur, c’est un métier ?


Cet éditeur presse les auteurs, les fait travailler jour, nuit et week-end pour rendre un projet dans de très courts délais. Quand les auteurs envoient les fichiers définitifs, ils reçoivent un mail-retour automatique : l'éditeur est parti en vacances pour trois semaines et reprendra tout cela à son retour. Cela est-il professionnel ?

Cette éditrice promet tout ce qu'elle veut à une autrice qui n'a aucune difficulté à être publiée, mais qui cherche avant tout une collaboratrice solide avec qui faire de beaux livres. Cette éditrice confie le projet à une assistante incompétente qui fait un travail lamentable. Cette éditrice ne donnera plus jamais de nouvelles malgré ses engagements premiers. Cela est-il professionnel ?

Cet éditeur est ivre à toutes les soirées et tous les festivals de BD et ne perd jamais une occasion de dénigrer les auteurs absents. Cet éditeur se moque ouvertement des jeunes auteurs venus lui présenter un dossier (il les reçoit parfois un joint à la main). Cela est-il professionnel ?

Cet éditeur exige un travail documenté, précis et pointu pour un travail de commande. Les scénaristes reçoivent le livre imprimé quelques mois après. Il est truffé d'erreurs, de bulles manquantes, de fautes d'orthographe. Pire : le dessinateur a parfois mal compris et il y a plusieurs contresens. L'éditeur avait refusé de faire contrôler les fichiers aux scénaristes. Hélas, il semble qu'il ne l'ait pas fait non plus. Cela est-il professionnel ?

Cet autre éditeur envoie lui aussi un album de bandes dessinées à l’imprimerie en prétendant l’avoir contrôlé et sans avoir permis aux auteurs de voir le lettrage réalisé par ses « opérateurs » : résultat, 57 erreurs, textes manquants ou déplacés, voire répétés, queues de bulles allant vers les mauvais personnages, bulles vides... Cela est-il professionnel ? Cette éditrice passe une commande. Elle se montre très exigeante tout en donnant des directions contradictoires. Finalement le travail est achevé. La même éditrice ne donne plus de nouvelles malgré des relances répétées. Les auteurs ne seront pas payés. Cela est-il professionnel ?

Cette éditrice demande un énorme travail de recherche à des scénaristes pour un ambitieux projet historique. Il faut rassembler toute la coûteuse documentation et rédiger un long synopsis en une semaine, pas plus. Les scénaristes y travaillent jour et nuit. Finalement, plus de nouvelles. L'éditrice relancera mollement le projet presque un an plus tard. Cela est-il professionnel ?

Cette éditrice va chercher une autrice experte sur un sujet particulier. Elle se montre enthousiaste devant les textes remis. Quand l'autrice reçoit le bon à tirer, elle saute au plafond. Dans la plus totale illégalité et avec la bénédiction de l'éditrice, la stagiaire a tout réécrit. L'autrice devra péniblement en expurger les anachronismes, légions d'adjectifs et d'adverbes lourdingues, phrases sans queue ni tête, anacoluthes qui n'étaient pas dans la version initiale. Cela est-il professionnel ?

Cet important éditeur retient parfois les droits SOFIA de ses auteurs sur leurs avances. Quand les auteurs exigent leur versement, la comptabilité leur explique, contre la loi, que cette retenue est normale. Les auteurs doivent alors faire intervenir la SOFIA pour régulariser la situation. Cela est-il professionnel ?

Cet éditeur prétend haut et fort que les auteurs sont des illettrés. Il tient son discours face à une autrice qu'il prend de haut, lui explique que ni elle ni aucun auteur ne devraient avoir le droit d'écrire puisqu'ils n'ont pour la plupart pas lu l'Odyssée. Il s'avèrera que lui-même n'a lu qu'une version abrégée pour enfants, quand l'autrice a étudié le texte en grec ancien pendant un semestre entier. Cela est-il professionnel ?

Cette autrice se marie. Elle prévient un an à l'avance qu'elle sera absente durant cinq jours pour son voyage de noces. Les fichiers sont rendus très en amont. Finalement, le département de fabrication n'a le temps de s'en occuper qu'à la date fatidique. Il exige des corrections urgentes pendant le voyage. L'autrice en sacrifie trois jours sur cinq. Le département de fabrication ne prendra la peine de reporter les corrections qu'un mois après le retour de l'autrice. Cela est-il professionnel ?
 

Un mépris systémique


Ces personnes au comportement plus qu'amateur ont pourtant toutes été rémunérées, grâce au travail des auteurs, comme des professionnels.
Nous allons nous arrêter là. Parmi tous les exemples que nous venons d'énumérer, ce qui ressort n'est pas uniquement l'incompétence ou le manque de sérieux de quelques salariés. Le véritable point commun de toutes ces situations, c'est un mépris des auteurs. Un mépris de ceux dont le travail permet de payer les salaires et de faire vivre toute une maison d’édition. 
Ce mépris est devenu systémique.
Il est insupportable.
Il doit cesser. Nous ne pouvons plus tolérer que se banalisent les propos selon lesquels les auteurs ne sont que des amateurs. Nous avons pour beaucoup atteint un niveau d'expertise hors du commun. Nous travaillons de cinquante à soixante-dix heures par semaine, au point que nos dos finissent brisés par de trop longues heures passées assises. Nombreux sont les dessinateurs qui doivent s'arrêter six mois, un an, pour des tendinites extrêmement graves. Nous ne prenons jamais de vraies vacances ou si peu, tout juste partons-nous travailler au vert. Si nous ne sommes pas des professionnels, alors quoi d'autre ?

Évidemment, nous ne prétendons pas qu'il n'y ait jamais aucun comportement regrettable du côté des auteurs, et nous ne voulons pas non plus stigmatiser les éditeurs dans leur ensemble. Il en existe qui travaillent merveilleusement et sont de véritables alliés, qui ont compris que c’est en respectant les auteurs qu’on obtient les plus grands succès. Ils se reconnaîtront, nous leur manifestons notre reconnaissance, notre respect et nos remerciements sincères. Avec ceux-là, nous nous sentons en confiance et donnons le meilleur de nous-mêmes. Ils sont d'ailleurs la raison pour laquelle, de notre côté, nous n'aurions jamais l'arrogance de stigmatiser leur profession dans son entièreté, en la taxant d’amateurisme.

Que ces éditeurs-là soient remerciés du respect avec lequel ils nous traitent. Toutefois, nous aimerions qu'ils soient conscients des difficultés que nous rencontrons et qu'ils ne permettent plus que de tels propos contre les auteurs se répandent dans leurs rangs. Ce n'est dans l'intérêt de personne. Nous ne sommes pas deux camps qui s'affrontent. Nous voulons être des alliés qui regardent ensemble dans la même direction.


Commentaires
n'importe qui peut être éditeur, et ce n'est pas indispensable, ce n'est rien d'autre que de l'intendance et de la logistique. 90 % livres n'ont aucune promotion, le maquettage et le scannage de planche les artistes peuvent le faire en mieux avec la technologie d'aujourd'hui, et divers circuit de diffusion et financement existent. Ce microcosme incarne simplement la perversité du monde néolibéral; ils ne savent qu'exploiter la richesse des autres, et c'est pour ça qu'ils sont si agressifs ; parce qu'ils sont inadaptés à un monde pluriel et qu'ils ne supportent pas de voir leur monde disparaître, alors qu'ils sont parfaitement inutiles
C'est vraiment dommage qu'un billet bien écrit et exposant la situation avec nuance soit suivi d'un commentaire aussi basique recraché d'une rhétorique usée jusqu'au trognon.
Entièrement d'accord avec vous. Le problème, il me semble, ne vient ni des auteurs ni des éditeurs. Certes, il y a de mauvais éditeurs, dont on peut légitimement se demander ce qu'ils font des textes qui leur sont confiés. Mais il y a aussi de mauvais auteurs, dont on peut tout aussi légitimement se demander pourquoi ils sont publiés (bientôt plus d'auteurs que de lecteurs, le monde à l'envers). Le problème, c'est la surproduction dont pâtit tout le monde, dans ce qu'il est encore convenu d'appeler la chaîne éditoriale. Auteurs négligés, rémunérés au lance-pierre ; éditeurs qui ne peuvent plus exercer leur métier (non, il ne s'agit pas que d'intendance !), parce qu'ils n'ont tout simplement plus le temps de se pencher sur les textes : comment le faire quand on produit à tire-larigot dans des délais indécents ? J'insiste, car c'est pour moi une évidence : la faute à la surproduction, dont sont responsables les directeurs éditoriaux avec leur modèle économique inadapté au livre, à moins d'en faire un produit de consommation à bas coût comme les autres. L'erreur, c'est de se tourner vers Amazon, adepte de ce modèle : publions, publions, oublions tout travail éditorial, tout souci de qualité, puisque tout se vaut pour les consommateurs que sont devenus les lecteurs. Il faudrait rebrousser chemin : moins de livres, plus de temps, de la qualité, chacun rémunéré de façon juste. Ça n'en prend vraiment pas le chemin et c'est tragique.
Entierement d'accord avec vous! Comment peut on autant mépriser son partenaire vital, celui sans qui on n'existerait pas ? Cest très drôle! Et pendant ce temps on vit sur son dos corvéable à merci!!!!
On peut remplacer un éditeur, pas un auteur. Va falloir qu'ils se mettent bien ça dans le crâne !
:j’aime beaucoup ce texte. Je suis à présent dessinateur de presse après que des cretins de représentants aient décidé de leur propre chef que je ne valais plus rien. Après 25 albums, après aussi une vie de rédacteur en chef et d’éditeur, je tourne le dos à la BD. Je confirme que tout ce qui est écrit au dessus n’est qu’un vague aperçu de la crétinerie qui règne dans les maisons d’edition. J’ai connu des éditeurs illettrés, des attachées de presse à la limite de la débilité et des représentants qui décidaient sans avoir lu de ce qui devait se vendre ou pas. D’ou une idiocratie qui domine dans la BD (notamment).
Tout ceci est bien vrai. Le mépris de certains éditeurs (heureusement pas tous) est intolérable. La situation de la bande dessinée est particulière car les auteurs ne peuvent encore se substituer aux éditeurs. Mais dans la littérature générale, c'est de plus plus possible avec Amazon, à la fois le pire ennemi et le meilleur ami des auteurs. Pour ma part, je pense que dans dix ou vingt ans, beaucoup d'éditeurs auront disparus. Pas les auteurs.
Il est important de préciser que tous les éditeurs ne sont pas les mêmes. Certains ont un parfait respect de l'auteur (dont le mien).



Certains des cas ci-dessus son hallucinants. Notamment le coup de la Sofia retenue contre l'avance. Là ça vaudrait le coup de poursuites légales, et de savoir qui c'est.
Cet article de Christophe Arleston et Audrey Alwett est fort juste. Il résume bien la situation du monde de l'édition BD depuis une vingtaine d'années. J'ajouterai comme exemple du manque de professionnalisme des éditeurs :



1. Mon premier album a été publié chez Vents d'Ouest et l'éditeur de l'époque qui coulé une maison d'édition par la suite avait utilisé la mauvaise illustration de couverture pour l'impression finale. Une excuse du bout des lèvres puis des promesses de retirer le livre de la vente et de le réimprimer avec la bonne couverture... Rien n'a été fait bien sûr !

2. A l'époque où j'étais chez EP édition, l'éditeur passait son temps à pester contre le FIBD car nos albums n'étaient jamais dans la sélection d'Angoulême. Après enquête auprès d'anciens membres du jury, j'ai eu la confirmation que l'éditeur n'avait jamais envoyé nos albums pour la sélection. Quel grand professionnel !

3. Le même triste sire a saboté ses séries qui fonctionnaient le plus en terme de ventes pour se venger des auteurs qui ne souhaient plus travailler avec lui.



Et après ces mêmes messieurs se plaignent des ventes qui ne suivent pas. Ce cas qui pourrait paraitre isolé n'est pourtant pas unique dans notre profession, d'autres collègues ont connu la même chose ailleurs.



4. Un éditeur en Suisse qui préferre se ruiner en frais d'avocat et en pénalités judiciaires plutôt que de donner les véritables chiffres de vente et payer ce qu'il doit aux auteurs.

5. Cet éditeur qui utilise une partie des ventes directes en salon BD pour passer des nuits avec des call-girls. Et ensuite expliquer que les temps sont durs pour la structure et que l'on doit se serrer la ceinture !

6. Cet éditeur qui refuse d'augmenter le prix de la planche de 20 euros mais qui t'invite au restaurant et fait ouvrir des bouteilles de vin à 75 euros, voire plus ! Et en fin de soirée tu comptes une douzaine de bouteilles sur la table.

6. PANAMA PAPERS

...



Et je pourrais en dresser une liste à la Prévert !

Oui les éditeurs (pas tous bien sûr) sont certainement les moins professionnels dans la chaîne du livre et les auteurs (la plupart) avec de nombreux libraires et animateurs de salons BD sont les vériatbles défenseurs de cet art qui est une richesse pour la communauté ! Les dernières sorties du président du SNE est à l'image de ce gouvernement hors sol qui ne comprend plus son pays à force de ne lire que des tableurs et écouter des conseillers qui n'ont qu'un but ; rentablité !
Salut Tarek, A mon sens, ne devrais-tu pas virer l'allusion au call-girls, histoire que notre ami helvète ne te tombe dessus ?
Ce n'est pas lui... l'éditeur en question est Français et vit à Paris.
Le problème, c'est que tant que vous ne citez pas les noms réels, tout ceci ne reste que rumeurs, qui n'inquiètent personne...
Ce ne sont hélas pas des rumeurs mais des exemples concrets de ce qui nous est arrivé personnellement, à Audrey Alwett et moi-même. Et la liste aurait pu être plus longue.
Intéressant le commentaire de Luc qui semble sacrément en colère. J'ai vu passer de nombreux manuscrit qui ne seraient pas ceux imprimés sans l'éditeur. Le problème dans ce débat, c'est qu'on ne creuse pas la question selon les domaines. Un auteur en sciences humaines n'a absolument pas les mêmes attentes de professionnalisation que des auteurs jeunesse, littérature...

Il est essentiel de repenser l'ensemble de la place des acteurs... que penser de la diffusion et distribution par exemple ? N'y a-t-il pas aussi de la part de tous les professionnels (auteur compris), une honnêteté intellectuelle à dire qu'il y a trop de livres pour pas assez de lecteur. Tout le monde veut publier alors que si peu achète et lise des livres. beaucoup de questions à se poser. Personnellement, je n'ai pas de réponse car l'économie du livre est extrêmement bancale pour beaucoup d'éditeur
PAS D'AUTEURS, PAS DE LIVRES...

PAS D'AUTEURS, PAS D'EDITEURS...
J'ai l'impression d'avoir rencontré les deux extrêmes… Un éditeur qui a donné sa chance à mon premier roman, m'a aidée à l'améliorer, et je lui serai toujours reconnaissante pour ses critiques et ses encouragements. A peu près au même moment, j'ai publié une nouvelle (chez une autre maison d'édition !) dont le texte a été dénaturé (fautes d'orthographe de la relectrice, point de vue massacré…) le tout dans des délais expéditifs, une communication qui passe par facebook etc. Morale : bien examiner la maison d'édition avant de signer un contrat; se méfier des amateurs !
Se méfier des amateurs peut être bien plus difficile qu'il n'y parait .

Ma pire expérience en illustration de livres jeunesse , c'était chez un gros éditeur de qui on serait en droit d'attendre un certain professionnalisme .... ce n'était le cas sur AUCUN aspect de mon travail avec eux , de la remise des textes au paiement de mes contrats jusqu'à la qualité déplorable de l'impression en passant par tout le reste qu'il serait trop long de citer ici.

Tout ça pour dire que si je suis bien d'accord avec cette morale , je pense qu'il est bien difficile de l'appliquer dans les faits !
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