En 1889, le krach boursier de Paris a fait trembler l'Europe

Editions La Différence - 03.07.2014

Tribune - Narcis Olier - fièvre or - Germinal


Les Éditions de la Différence rééditent aujourd'hui le chef-d'œuvre de Narcís Oller, La Fièvre de l'or

 

Écrivain et poète catalan, il doit en grande partie sa notoriété à Émile Zola qui rédigea la préface de son premier roman, Le Papillon. Il est également connu pour avoir traduit, entre autres, Tolstoï, Goldoni et Alexandre Dumas.

 

L'universitaire et traductrice Mathilde Bensoussan nous décrit, dans la préface du roman, les premiers échanges entre Oller et Zola, qui aboutiront à la rédaction, pour Oller, de La Fièvre de l'or, et pour Zola, à celle de L'Argent. Deux romans dont les intrigues ont en commun « le krach boursier de Paris (1889) qui s'étendit rapidement à toutes les places financières européennes ».

 

 

 

 

«  Narcís Oller publia son premier roman, La Papallona (Le Papillon) en 1882 et eut la chance d'être traduit en français par Albert Savine, et surtout de voir son roman accompagné d'une lettre-prologue fort élogieuse d'Émile Zola, alors au zénith de sa gloire. Ceci eut pour effet d'attirer l'attention du monde littéraire sur le modeste auteur catalan, surtout à Madrid où, jusque-là, la nouvelle littérature de langue catalane n'avait guère eu d'écho.

 

Grand admirateur de Zola, Oller fut extrêmement reconnaissant à celui-ci d'accepter de rédiger un prologue, comme le prouve la lettre qu'il lui adressa le 4 avril 1885 – le roman fut publié en français au début de l'année suivante – et que nous transcrivons sans en modifier les fautes de français :

 

« Monsieur et Maître,

 

« Au moment où je viens de lire Germinal, je n'hésite plus à vous écrire. Je devais déjà le faire pour vous avouer mes sentiments de gratitude que je dois en votre inoubliable grâce d'honorer mon roman Le Papillon avec un [sic] préface. Malheureusement je ne connais que trop peu la langue française pour vous exprimer, tel que je le voudrais, ma reconnaissance, ainsi que la joyeuse émotion dont j'ai appris de nos amis Savine et Paulovsky votre bienveillante résolution de pousser mon pauvre livre avec votre nom glorieux. Permettez-moi, donc, que je vous répète mes remerciements les plus chauds en vous orant toutes mes amitiés et toutes mes sympathies.

 

« Permettez-moi aussi que je vous félicite très ardemment pour votre Germinal. Moi je ne sais pas qu'est-ce que vous en pensez. Je crois Germinal non seulement le premier de vos livres, mais aussi le chef d'œuvre du roman moderne. Il m'a ravi, il m'a accablé, et tout petit et tout humble que je me sens toujours, votre Germinal vient de m'amoindrir encore. Et croyez-le bien, mon maître, je ne dis pas ça pour vous flatter ; je l'avoue sincèrement comme je viens de le dire à M. Sardà, le premier de nos critiques actuels, qui est aussi émerveillé de votre Germinal. D'ailleurs, je crois bien que, si vous avez en quelque estime mon goût, vous ne pouvez pas en douter. Il y a bien longtemps que vous méritez à mes yeux le titre de chef de l'école moderne ; aujourd'hui j'attends cette consécration même de vos nombreux ennemis. Pardonnez-moi, Monsieur, mon mauvais français et croyez toujours à ma sympathie la plus dévouée ainsi qu'à toute ma gratitude. Narcís Oller. »

 

Le français est incorrect, certes, mais il se dégage de cette lettre une si forte impression de sincérité dans l'admiration et la gratitude que Zola en fut touché. Aussi lui répondit-il rapidement, le 16 avril, en le remerciant pour le « bel enthousiasme » manifesté au sujet de Germinal, et ajoutant que la lettre d'Oller l'avait beaucoup touché, « car je suis un nerveux, toujours dans le doute de mes œuvres.

 

Et cela me rassure, me fait grand bien, lorsque j'apprends qu'un esprit distingué comprend et applaudit mon effort ». Certainement les sentiments exprimés par Oller au sujet de son Germinal contribuèrent-ils à lui faire tenir la promesse, faite à Savine, d'écrire une lettre-préface pour Le Papillon. Cette préface,  véritable article de critique littéraire, prouve qu'il avait soigneusement lu le roman dans la traduction française faite par Savine. Il ne s'agit nullement d'un article de complaisance puisqu'il en signale les défauts  – trop de coïncidences, le pathétisme de certaines scènes – mais en loue surtout la profondeur et la vérité des caractères, l'impression de vie et de mouvement qui se dégage de ses descriptions de Barcelone. Il dit, par exemple, que « le milieu est très exact. C'est bien de la vie cruelle, mais vue au travers d'un talent attendri », jugement on ne peut plus juste concernant les premiers romans d'Oller. Il termine affectueusement par : « C'est ce que j'ai senti en lisant Le Papillon, et c'est pourquoi j'envoie à Narcís Oller, non l'encouragement d'un précurseur, mais la poignée de main d'un frère ».

 

Oller reçut cette préface le 25 octobre 1885 et il s'empressa d'écrire à Zola dès le lendemain pour lui manifester sa gratitude : « Monsieur et cher Maître, Je me hâte d'accepter avec le plus grand charme et la meilleure gratitude cette poignée de main que vous avez la bonté de m'offrir en bon frère. Très obligé que je vous suis je regrette vivement de me voir reclus par l'ignorance de votre langue à exprimer, seulement à demi, l'effet que m'a produit votre lettre sur Le Papillon, si sincère, si impartiale et si bienveillante. Je n'ai pas le talent d'un Musset mais on voit tout de suite, par exemple, que vous avez bien plus de talent et de cœur qu'un Lamartine. Et ce n'est pas maintenant que je l'apprends, mais j'ai besoin de le constater. Veuillez, Monsieur, recevoir une autre fois l'expression de ma reconnaissance et croyez à toute ma gratitude, à tout mon dévouement, mes mains dans les vôtres. »

 

Jusque-là Zola et Oller ne se connaissaient pas personnellement. Ils eurent l'occasion de le faire lors du voyage d'Oller à Paris au printemps 1886 Zola les reçut – Oller, Savine et Yxart, le cousin d'Oller – à son domicile parisien. Après une conversation générale, au moment du départ, Zola demanda à Oller de revenir le voir avant de quitter Paris, entre midi et une heure, et il lui donna une de ses cartes de visite qui devait lui servir de sauf-conduit, car la domestique avait l'ordre de n'introduire personne sans ce sésame, « car autrement je n'aurais même pas le temps d'écrire à mes amis ».

 

Inutile de dire qu'Oller accepta l'aimable invitation et, avant son départ, il alla, seul cette fois, prendre congé de Zola, avec qui il eut une longue conversation. Zola lui dit qu'il venait de finir L'Œuvre et qu'il allait continuer, toujours dans la série des Rougon-Macquart, avec La Terre, et il ajouta :

« – Et vous, allez-vous bientôt entreprendre un nouveau roman ?

– Je pense faire un roman de bourse.

– Bon ! Un beau sujet !... J'y songe aussi ; mais il me faut étudier encore ce monde-là. Vous le connaissez bien ?

– Rien qu'un petit peu, malheureusement. Mais j'y reviendrai, moi. »

 

Ainsi, dès le printemps 1886, les deux écrivains songeaient déjà à écrire un roman qui aurait comme sujet principal la Bourse, nouveau phénomène social affectant à l'époque riches et pauvres, atteints de la fièvre boursière, victimes de son mirage de gains fabuleux. Il faudra, cependant, attendre 1890 pour que paraissent, la même année, les deux romans : L'Argent, de Zola, et La Febre d'or, de Narcís Oller.

Oller, toujours inquiet, manquant de confiance en lui, craignait d'être accusé d'avoir plagié l'auteur français. Craintes tout à fait sans fondement. Si le thème est le même – le krach boursier de Paris qui s'étendit rapidement à toutes les places financières européennes –, la façon dont il est traité est totalement différente : dans L'Argent nous trouvons quelques monstres tels que Saccard et son fils, victimes de l'hérédité, dans La Febre d'or ce sont des êtres humains agités par toutes nos misérables passions : la cupidité, la vanité, la mesquinerie, la jalousie, mais aussi l'amour, l'abnégation, la naïveté, le goût du bonheur...

 

Ainsi le personnage principal, Foix le banquier, est à la fois naïf et roublard, vaniteux et simple... Nous pouvons dire que L'Argent est, à coup sûr, un roman « naturaliste », tandis que cette comédie humaine qu'est La Fièvre de l'or, est sans aucun doute, un roman balzacien qui nous plonge dans la Barcelone du dernier quart du XIXe siècle, avec ses us et coutumes, sa misère et sa richesse ; elle apparaît, surtout, comme une ville d'une vitalité explosive qui cherche à se donner un visage moderne et européen. L'esprit qui l'animait alors était, mutatis mutandis, le même qu'elle a retrouvé, un siècle plus tard, pour mener à bien les Jeux Olympiques de 1992. »