En vers et contre tout : être poète à Paris au XXIe siècle

Auteur invité - 12.11.2019

Tribune - poète Paris - écriture capitale poèmes - textes


À Paris, la poésie est partout. Dans cette ville Lumière, les poètes ont vécu mille et une histoires, sous les auspices de sainte Geneviève. La tour Montparnasse, construite à la fin des Trente Glorieuses sous Georges Pompidou, apparaît comme l’autre phare de la mythologie poétique.
 

Michel Craig CC BY-SA 2.0

« Dedans Paris, ville jolie », in De sa grande amie,
Clément Marot, XVIe siècle.
 
Sur les plaques des rues parisiennes, bleues, vertes et blanches, on compte au moins 231 noms de poètes, de la lettre A à V comme Voltaire. D’un point de vue chronologique, les poètes du XIIe siècle, Bernard de Ventadour et Chrétien de Troyes, sont les plus anciens, et l’Irlandais Samuel Beckett, le plus moderne. Au programme de cette géographie poétique : boulevard, avenue, quai, rue, allée, place, impasse, cour, passerelle, jardin, square.

Tous les quartiers, et les vingt arrondissements sont touchés par l’aile de la poésie. Le seizième arrondissement est le plus richement doté, avec les poètes universels, de Pétrarque à Michel-Ange, en passant par Jean de la Fontaine, et encore Victor Hugo. L’épicentre de Paris serait moins poétique, même si les places Joachim du Bellay et Marguerite de Navarre réenchantent le quartier des Halles.

Soucieuse de justice sociale, la ville de Paris honore les poètes connus, méconnus et inconnus. À la porte de Saint-Cloud, Léon Deubel est le dernier poète maudit de cette nomenclature parisienne, qui se jettera dans les eaux de la Marne, à Maisons-Alfort, à l’âge de trente-quatre ans, avant l’été 1913.

Dans la tradition d’une ville-monde, les rues de Paris sont devenues cosmopolites. Belge : Georges Rodenbach. Italienne : L’Arioste. Anglaise : John Milton. Allemande : Johann Wolfgang von Goethe. Espagnole : Federico Garcia Lorca. Irlandaise : James Joyce. Roumaine : Benjamin Fondane. Et encore américaine, dans le vingtième arrondissement, avec le square Emily Dickinson.

D’un point de vue métropolitain, Ezra Pound a beau s’interroger à la station Concorde, dans son célèbre haïku de 1913, seul Victor Hugo s’en sort bien, sur la ligne 2, à une rame de la porte Dauphine. À l’autre bout de la ligne, en plein air, Jean Jaurès — qui fut aussi poète, dans sa jeunesse —, joue les trouble-fêtes.
 

Quelques ombres d'antan qui demeurent


À l’ombre des squares, parcs ou jardins, la poésie fleurit également. Les plus chanceux ont leur statue, d’autres leur buste. Dans le jardin du Luxembourg, les poètes ont établi leur quartier : Charles Baudelaire, Paul Verlaine, Gabriel Vicaire, Louis Ratisbonne, José Maria de Heredia... et le communiste vers-libriste Paul Eluard. La poésie embellit aussi sur les murs. « Le bateau ivre » tempête dans la rue Férou, comme un livre ouvert. En prenant l’air sur le pont Mirabeau, on peut découvrir des vers d’Apollinaire, dans la poussière automobile.

Par les rues de Paris, en levant les yeux au ciel, on aperçoit des plaques commémoratives sur les immeubles. Parfois, elles disparaissent, et Auguste Dorchain, au 6 de la rue Garancière, en fera les frais. D’ordinaire, elles célèbrent la poésie, comme au 79, boulevard du Montparnasse :

« Le poète
RAYMOND DE LA TAILHÈDE,
fondateur avec MORÉAS
de l’école romane
en 1891
a habité cette maison. »

Ou encore, de façon plus élégante, au-dessus d’un restaurant, dans le village d’Auteuil :

« Jadis en ces lieux
l’auberge du MOUTON BLANC recevait
MOLIERE, RACINE, BOILEAU, LA FONTAINE,
NINON de LENCLOS, la CHAMPMESLÉ »

Dans cette ville-musée, c’est la poésie moderne, comme à Berlin, à New York, à Tokyo : le mouvement, les lumières, la nuit. C’est tout un matériau pour nourrir la panse des poètes. Et encore les monuments : Notre-Dame-de-Paris, Arc de Triomphe, Tour Eiffel. L’histoire : la Révolution française, la Terreur, la Commune. Les quartiers : Montmartre, Quartier latin, Ménilmontant. La Seine : ses ponts, son eau, ses canaux. Enfin : l’amour fou, le vin, la mélancolie... Depuis le Moyen âge, les poètes ont tout dit sur Paris, de Théophile de Viau à Jacques Roubaud. Le XIXe siècle a été l’âge d’or de la poésie française, et toute cette histoire s’est construite dans les salons, les cafés, les mansardes.

Depuis le plus grand jusqu’au plus petit cimetière de Paris, les poètes dorment pour l’éternité, comme dans les rayonnages de bibliothèque. Pierre Jean Jouve est aux côtés de sa femme, le docteur Blanche Reverchon-Jouve, au cimetière du Montparnasse. Au-delà du périphérique, la poésie s’éveille dans les cimetières parisiens de la Chapelle, d’Ivry, de Pantin, de Saint-Ouen, Thiais et de Bagneux, où repose, dans la huitième division, Jules Laforgue.

Seul au monde, le poète s’est toujours senti chez lui, dans cette ville sale, bruyante et fardée comme une fille de mauvaise vie. Le paradoxe, c’est que les poètes ayant vécu à Paris, n’ont pas forcément connu Byzance, les festins, les beuveries, les orgies. À tous les siècles, des poètes sont morts tragiquement, dans la misère, le malheur, la maladie, d’autres se sont noyés dans les eaux de la Seine. Entre Paris et la poésie, il y a toujours eu une histoire d’amour violente. On pourrait presque croire que le poète a été heureux comme Dieu à Paris !
 



Commentaires
Très charmant article de Nicolas Grenier. Étrange pourtant qu’aucune rue, place, square, impasse même ne porte à Paris le nom de Paul Eluard, poète si célèbre, dont le poème Liberté est récité à tout instant....
Il s'agit d'une photo de Tokyo et non de Paris.
A la lecture de votre article "être poète au XXIe siècle" on s'attendrait à découvrir ou reconnaître des nouveaux talents et espoirs de notre temps et pas à ressasser les fantômes des siècles passés, dans une version de Paris rendue idyllique. C'est dommage.
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