Et on voudrait que le monde change, que les inégalités reculent

Editions La Différence - 05.04.2013

Tribune - Yun Sun Limet - inégalités - attente


Les Éditions de la Différence donnent ici la parole à l'auteur belge Yun Sun Limet, née à Séoul et résidant en France, docteur ès lettres. Il y a quelques mois,  La Différence a publié Joseph, un vibrant hommage de Yun Sun Limet à son oncle disparu. Dans Joseph, l'auteur trace aussi, en filigrane, un portrait de la Belgique, de la Seconde Guerre Mondiale aux années soixante. Un portrait retenu par la Chambre des Notaires de Moselle qui lui remettra, le 12 avril prochain, le prix Marianne à l'occasion du Festival Littérature et Journalisme de Metz.

 

 

 

 

Comme elle l'affirme avec force et combien de justesse dans  Joseph, pour Yun Sun Limet, "La fraternité doit toujours s'inventer". Or, aujourd'hui, Yun Sun Limet s'interroge sur un phénomène qui se répand comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux, « les cafés en attente » (suspended coffee), ces cafés supposés être offerts par des âmes charitables à leurs congénères les plus démunis. Mais qu'en est-il réellement de cette générosité ?

 

 

 

Cela ressemble à une nouvelle. J'ai trouvé cette curiosité sur Internet, dans mon fil d'actualités Facebook. Je le recopie tel quel, avec les maladresses et erreurs typographiques  : 

Cette histoire vous réchauffera mieux qu'un café dans une froide journée d'hiver:
Nous entrons dans un petit café avec un ami et lançons notre commande.

Alors que nous nous approchons de notre table deux personnes entrent à leur tour et vont vers le comptoir : « Cinq cafés s'il vous plaît. Deux pour nous et trois « en attente ». Ils paient leur commande, prennent les deux cafés et partent. Je demande à mon ami : « C'est quoi ces cafés « en attente » » ? Attends et tu verras, me répond-il.

 

D'autres personnes entrent. Deux filles demandent chacune un café, payent et partent. 

Ensuite trois avocats entrent, commandent 7 cafés, trois pour boire de suite et quatre en attente.

Alors que je me demande encore à quoi riment ces « cafés en attente », je me laisse à profiter du beau temps dehors et de la belle vue sur la place en face du café. 

 

Soudain un homme vêtu d'habits râpés vient à la porte et demande : « Avez-vous un café en attente ? »

C'est simple. Les gens paient à l'avance pour prendre un café destiné à une personne qui ne peut pas se permettre une boisson chaude. La tradition des cafés en attente (suspended coffee) a commencé à Naples mais il s'est répandu partout dans le monde  et dans certains endroits, vous pouvez commander non seulement un café mais aussi un sandwich ou un repas complet. 

 

Touchée par la description, je commente : « Lançons des cafés en attente à Paris ! » Puis, trottant au fil de la journée, me viennent à l'esprit toute une série d'objections. La mentalité des bistrotiers de Paris. Qui acceptera une clientèle sale et peu avenante au regard des autres clients bien mis ? Lequel prendra le risque de devenir un repaire de SDF ? Puis, sur le principe : qu'est-ce que cela change, dans le fond ?

 

C'est une forme de charité comme une autre, un peu plus sophistiquée certes que la pièce de deux euros déposée au creux de la main ou dans le carton posé par terre. On ne sait pas en payant qui viendra boire le café, ni quand. Cela prend presque des allures de jeu. Revenir plus tard dans l'établissement, guetter la personne qui demandera un café en attente, l'observer. Est-ce bien éthique, charitable ?

 

Et de me mettre à rêver à tout ce qui dans nos sociétés pourrait relever de ce principe du « en attente ». Auriez-vous dans cet immeuble un studio « en attente »  afin de ne pas dormir avec ma fille dans une cabine téléphonique ? Auriez-vous dans ce magasin une paire de baskets « en attente » car je n'ai pas les 30 euros qu'elles coûtent chez Décathlon, même en promotion ? Auriez-vous une semaine « en attente »  dans ce camping car voilà trois ans que nous ne sommes pas partis en vacances avec ma famille ? 

 

Mais qu'est-ce qu'on attend au juste ? Que tout cela ne soit plus tenable ? Que la droite extrême fasse cesser toute attente à sa terrible façon ? En attendant, un ministre du budget avoue avoir fraudé le fisc pour 600.000 euros. La faute est la même qu'un ministre de la Jeunesse et des sports qui s'avouerait pédophile, qu'une ministre de la Santé qui reconnaîtrait participer à un trafic d'organes… Et on voudrait que le monde change, que les inégalités reculent, on a voté, y croyant, n'y croyant pas. Qu'elle est longue cette attente. Trop longue. Cela n'a aucun rapport, mais j'ai très récemment découvert (merci Pierre Autin-Grenier) l'écrivain américain Brady Udall.

 

Dans une des nouvelles du recueil Lâchons les chiens, on peut lire ceci : « Parfois, je me réveille l'esprit encombré de questions impossibles. Ce matin, tandis que dans le ciel froid des montgolfières survolent le désert, ce ne sont pas, contrairement à mon habitude, des questions d'ordre universel qui m'assaillent. Aujourd'hui, je me demande qui je suis. Suis-je l'homme qui répare tout, joue au basket et conduit un pick-up de cow-boy ? ou bien suis-je le type qui rédige des mémoires à l'université et aime la poésie écrite par des femmes suicidées ? »

 

Suis-je une femme cadre dans un grand groupe d'édition, ou une écrivaine qui relit André Gorz pour un prochain essai sur le travail ? Et aussi, parmi les questions impossibles qui m'encombrent : que peut la littérature ?