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Être nulle part n'est-il pas le luxe et la définition même de l'utopie ?

Editions La Différence - 02.05.2013

Tribune - Denis Langlois - tourisme - voyages


Le tourisme de masse est devenu l'un des phénomènes sociétaux de ces dernières décennies. Même si l'on essaie de l'analyser dans ses dimensions sociologiques – l'allongement spectaculaire de la durée de vie en est l'une d'elles, qui explique notamment le nombre de plus en plus conséquent de personnes du troisième et même du quatrième âge à le pratiquer – il n'en reste pas moins vrai qu'il exprime aussi, et peut-être surtout, une fuite en avant dont on espère qu'elle permettra d'échapper à l'ennui et à « la mornitude ». Au-delà de l'horizon,  la solution à la frustration de ne pas trouver en soi-même le courage d'imposer au gouvernement de son pays une politique qui procurerait le ressourcement, la revitalisation, la découverte d'une perspective, l'implication dans un projet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Or les Éditions de la Différence viennent de publier un livre de Denis Langlois, l'un de leurs nouveaux auteurs, La Maison de Marie Belland, qui lui a été inspiré par une expérience personnelle, vécue avec sa femme, « dans une petite ferme de la montagne auvergnate ».


Denis Langlois conserve de cette période un éblouissement, en même temps que l'appel du mystère, que, par discrétion, il traduit en exotisme. C'est ce mystère, revisité par une nostalgie qui se transforme en une « mythologie des lieux », selon le titre de l'une des collections des Éditions de la Différence, qui permet au lecteur de s'élever à la recherche jamais abandonnée d'un lointain que l'on refuse de juger inaccessible.

                    

 

Notre époque recherche l'exotisme, le dépaysement à tout prix. Ceux qui disposent d'argent vont le plus loin possible. Ils ont l'impression de vivre une aventure exceptionnelle. Le plus souvent, même s'ils ne l'avouent pas, ils sont déçus, car ils rencontrent d'abord leurs semblables recherchant eux aussi l'exotisme aventureux. L'aventure des tours operators perd beaucoup de son attrait. Il devient une quête collective perdue d'avance.

 

Le cours de la vie a voulu que, pendant une douzaine d'années, ma femme, Chantal Dupuy-Dunier, et moi, avons vécu dans une petite ferme de la montagne auvergnate. Comme Karen Blixen, mais en plus modeste, nous avions notre « ferme africaine ». Cela s'appelait Cronce et le mot rocailleux signifiait bien son isolement. Écrivains tous deux, nous y avons vécu une sorte de résidence d'auteurs ou plutôt de retraite d'auteurs. Nous étions en grande partie coupés du reste du monde. En hiver, la neige nous bloquait pendant des semaines entières.

 

Notre maison sommaire était cependant confortable. Mais nous avons commencé à nous poser des questions quand les rares amis égarés dans les parages s'étonnaient : « Vous vivez là toute l'année ! », « Vous ne vous ennuyez pas ! », « Vous n'avez pas peur ! ».

 

En fait, nous étions, malgré l'isolement, en parfaite sécurité. Jamais ou presque de passage en dehors de la factrice et de l'épicier ambulant. L'intrusion de quelques vipères se réglait à coups de bâtons, pas le temps de leur demander si leur espèce était officiellement protégée. Les cerfs, les biches, les renards, les sangliers ou des animaux plus petits comme les loirs ou les lérots étaient les plus assidus de nos visiteurs.

 

Nous nous trouvions en surplomb d'un village à peu près déserté par ses habitants, quelques vacanciers l'été. Depuis le bourg, on ne voyait pas notre maison. Nous y descendions de temps en temps et nous avions conscience d'être autrement. Pas supérieurs ou inférieurs, mais autrement.

Avec le recul, nous savons que nous n'avons pas compris la vie des autochtones. Nous l'avons pourtant cru. Mais le dicton « Si vous pensez avoir compris l'Auvergne, c'est qu'on vous l'a mal expliquée » était plus que jamais valable.

 

 Denis Langlois

 

 

Et eux, ont-ils compris qui nous étions ? Ont-ils été plus perspicaces ? Pour la plupart, c'est peu probable. Nous avons cohabité, mais un fossé existait que nous n'avons certainement jamais comblé.

Au moment de devoir quitter ces lieux exceptionnels, en tant qu'écrivain je me suis dit prétentieusement « Il faut que je tire quelque chose de cette expérience afin de mieux la conserver en moi » et j'ai cherché à imaginer de quelle façon les habitants de Cronce nous avaient perçus pendant ces douze années.

 

Cela a donné un roman La Maison de Marie Belland que je publie aujourd'hui aux éditions de la Différence. Marie Belland était le nom de la personne qui nous avait précédés dans cette petite ferme et nous ne savions pas grand-chose d'elle. Les questions que nous posions à son sujet n'amenaient que des réponses vagues. Visiblement, comme nous, les gens de Cronce ignoraient qui était exactement Marie Belland, pour la bonne raison qu'elle était venue elle aussi de l'extérieur, d'un village voisin. Étrange étrangère. Cela nous rapprochait. 

 

Marie Belland avait peu d'existence, sa maison pas plus et nous, ses successeurs, pas davantage. Mais nous nous sommes aperçus que ces inexistences prenaient paradoxalement de l'importance, car elles étaient du domaine de l'inconnu, impossibles à localiser, mais aussi à dater. La relativité n'avait jamais été aussi présente et pressante.

 

Curieuse impression de n'avoir de place ni dans l'espace ni dans le temps. Être au milieu de l'incertitude la plus complète. Ne s'agit-il pas du véritable exotisme, du véritable dépaysement ? Être nulle part n'est-il pas le luxe et la définition même de l'utopie ?

 

L'exotisme est dans le pré ou si l'on veut dans la montagne, à la fois proche et lointaine.