Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

"Faire comprendre aux étudiants que l'édition n'est pas un acte individuel"

Association Effervescence - 10.09.2013

Tribune - association effervescence - responsables - master édition


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l'association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du Master Édition et Audiovisuel de Paris IV-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du Master et de l'association.

Cette semaine, deux membres emblématiques de l'équipe pédagogique de l'option Édition ont accepté de répondre aux questions d'Effervescence.

 

Agrégée et docteure en littérature, Hélène Védrine est maître de conférences à l'Université Paris IV – Sorbonne, où elle dispense notamment des cours sur l'histoire du livre et de l'édition. Depuis huit ans, elle dirige l'option Édition du Master LMA, secondée par Jean-Michel Ollé, directeur éditorial de Hachette Livre International.

À quelques jours de la rentrée et de l'accueil des nouveaux étudiants, ils nous livrent leur regard et leur perception sur ce qui fait la spécificité de la formation et des étudiants qui la composent chaque année.

 

En juin dernier, vous avez sélectionné les dossiers de candidatures et fait passer les entretiens d'admission à des dizaines d'étudiants, pour n'en retenir que seize. Comment s'opère votre sélection ? Jean-Michel Ollé, en tant que professionnel de l'édition, qu'attendez-vous de ces personnes qui seront peut-être un jour vos collègues ?

 

Jean-Michel Ollé : J'attends d'abord de l'énergie, une envie d'en découdre avec le livre, de mettre les mains dans la graisse à toutes les étapes de la chaîne éditoriale.

Du pragmatisme et de l'humilité aussi : être éditeur, c'est renoncer à être un auteur, et se résoudre à ce que votre travail, à jamais, reste invisible.

De la rigueur enfin : pour chaque instant d'un  texte, il y a le mot juste. Qu'il s'agisse d'un acronyme ou d'une nuance de gris, l'auteur ne le trouve pas toujours. L'éditeur doit avoir l'oreille absolue, entendre dans tous les registres de la partition quand cela sonne faux.

 

Hélène Védrine : Pour ce qui est de la sélection, il y a trois critères essentiels : les résultats académiques, l'expérience professionnelle élaborée lors des stages, et enfin l'entretien oral. Lors de cette dernière épreuve, nous évaluons la cohérence du parcours de l'étudiant, la solidité de son projet mais aussi son potentiel d'éditeur. On attend toujours le moment où, derrière le discours préparé et parfois convenu, émerge une intelligence éditoriale au sens fort du terme : la façon dont la personnalité propre de l'étudiant fait coïncider sa passion pour le livre – et elle doit exister ! – avec une vision réaliste du monde de l'édition et du rôle qu'il veut y jouer.

 

 


 

 

Tous les ans, vous accompagnez les élèves dans l'élaboration d'un projet éditorial, que vous voyez se construire du début à la fin. Les projets se suivent, mais se ressemblent-ils ?

 

JMO : D'abord non : les projets se sont incroyablement sophistiqués, d'année en année. C'est probablement lié à la montée en puissance du master et au fait que l'afflux de plus en plus important de candidats nous a permis de monter chaque année la barre du recrutement. Il y a, certainement aussi, un effet d'émulation, chaque promotion ayant à cœur de faire si possible mieux, mais au moins différent des précédentes. Enfin, nous avons eu à cœur, étant donné le spectre des emplois dans ce secteur, de faire sortir les étudiants du livre gris pour les confronter au livre illustré.

 

Ensuite, oui : d'année en année, on retrouve des thèmes qui se rapprochent – l'accident, le hasard, l'insolite –, des ambiances qui se répètent – l'angoisse, le danger, la mort. La nature de l'exercice explique en partie ce phénomène : on demande des textes courts à des auteurs débutants, et c'est bien plus facile de faire peur que de faire rire. Mais au-delà de ces contingences, il y a au fil de ces livres comme la trace des angoisses d'une génération.

 

HV : Les livres des années précédentes sont toujours à l'horizon de celui que crée une nouvelle promotion, soit en réaction, soit en adhésion. Cependant, le projet n'est pas tout à fait le livre. Le fait de mener un projet éditorial collectif, pour produire un livre papier, un livre numérique et un site, constitue chaque promotion en petite maison d'édition qui, au fil des semaines, va acquérir une identité unique. Les étudiants vont devoir définir ensemble un concept éditorial, sélectionner des textes, des images, des vidéos, des sons, réaliser la mise en page et la maquette du livre papier et du livre numérique, les présenter au Salon du livre, organiser un service de presse et une commercialisation, animer un site... Chaque promotion va faire porter l'accent sur un aspect différent de la chaîne éditoriale, ce qui la distingue radicalement de la précédente. 

 

C'est tout l'intérêt de ce projet collectif : faire comprendre aux étudiants que l'édition n'est pas un acte individuel mais la conjonction de compétences multiples, que chaque étape de la production d'un livre doit s'adosser aux forces et aux faiblesses des autres, que chaque livre se nourrit des réussites et des échecs des précédents. « Fail better » écrivait Beckett. Vous allez « rater mieux », pourrais-je dire à chaque nouvelle promotion ! 

 

Les enseignements de la formation sont dispensés par une remarquable équipe pédagogique. Qui sont ces professionnels qui acceptent de passer du temps à transmettre leur expérience, et comment les recrutez-vous ?

 

HV : 90 % de la formation est en effet assurée par des professionnels de l'édition, dont les compétences recouvrent chaque maillon de la chaîne éditoriale (de l'éditorial à la commercialisation, le droit, le marketing, etc.), chaque secteur de l'édition (littérature, livre scolaire, pratique, beaux-livres, jeunesse, BD, etc.) et chaque modèle économique (du grand groupe éditorial à la petite structure ou au free lance). 

Je les sollicite – plus que je ne les recrute – pour leurs compétences générales mais aussi pour leur personnalité et leur position spécifique au sein du paysage éditorial.  Le fait qu'ils acceptent de consacrer du temps aux étudiants prouve leur capacité à dialoguer, à se mettre à l'épreuve, ce qui justifie la place majeure qu'ils occupent ! La plus grave erreur serait, de la part des étudiants, d'agir vis-à-vis d'eux de manière « scolaire » et passive. Une interaction et un échange sont indispensables pour que ces enseignements portent leurs fruits. 

 

JMO : Chaque fois se vérifie cette double loi : un professionnel ne peut bien remplir ce rôle que s'il aime son métier, c'est un minimum, et qu'il aime enseigner. Quand ces conditions sont remplies, c'est un moment magique. Je suis depuis dix ans ce master, et chaque année, c'est le même plaisir de retrouver de nouveaux jeunes gens, qui arrivent avec leurs rêves, se font un peu dépiauter, vous écoutent fort attentivement et …  finissent ensuite par faire leur livre à leur guise.

 

Le monde de l'édition connaît des mutations permanentes que le master doit retranscrire pour préparer au mieux les futurs éditeurs. Quels sont les changements que vous avez opérés dans le programme au fil des ans, et quels sont ceux que vous envisagez ?

 

JMO : Nous avons ces dernières années renforcé deux secteurs : la gestion et le numérique. 

La gestion, au sens large, car ce métier – comme tant d'autres – est aujourd'hui soumis aux contraintes de la vie économique. Pour être éditeur aujourd'hui, il ne suffit plus de savoir lire, il faut aussi savoir compter.

 

Le numérique, cela va sans dire : c'est un choix très ancien du Master, puisque c'est sur ce thème que j'ai été recruté il y a 10 ans, mais chaque année il devient plus décisif. Il y a dix ans, nos étudiants pouvaient encore s'étourdir de la « bonne odeur du papier ». Aujourd'hui ils savent très bien que tous devront maîtriser le numérique, et qu'une majorité d'entre eux ne verra plus de papier.

 

HV : Le développement des enseignements liés à l'édition numérique a été en effet une priorité. Il s'est fait dans le sens de l'édition multi-supports et multi-médias. Pour cette raison, nous avons renforcé la collaboration entre l'option « édition » à l'option « audiovisuel» du Master de Paris-Sorbonne car les passerelles entre les domaines se multiplient dans les métiers actuels. Cette association, qui a toujours été caractéristique du Master de Paris IV et qui pouvait sembler étrange il y a vingt ans, est la clé de l'avenir ! Enfin, nous avons mis l'accent sur l'international, car cette dimension est devenue incontournable pour le marché contemporain et nos étudiants trouvent souvent stage ou emploi à l'étranger.

 

La rentrée approche : une promotion s'en va, une autre arrive. Quel message souhaitez-vous adresser aux uns et aux autres ?

 

HV : Aux uns et aux autres : vous ferez l'édition de demain. Inutile donc d'écouter les discours passéistes (« c'était mieux avant »), ni les discours cyniques (« l'édition, c'est du commerce et du marketing »). Il va falloir inventer de nouveaux modèles, mais aussi saisir les opportunités, être capable de réagir vite et bien aux mutations contemporaines. Le monde de l'édition, et celui du travail en général, ne permet plus de parcours linéaire. Il faut savoir passer d'un domaine à un autre, d'un secteur à un autre, d'un pays à un autre, rester l'esprit en éveil. Notre master, issu d'une formation littéraire associée à une formation technique, donne cette ouverture d'esprit et cette culture élargie qui permettent de répondre aux nouveaux enjeux. 

 

JMO : À ceux qui s'en vont, ceci : vous entrez dans un métier en crise, jamais l'édition n'a été aussi mal. Mais aussi, jamais on n'a eu autant besoin d'éditeurs. Dans un monde où chaque objet devient intelligent et vecteur de contenus, il faudra de plus en plus de gens pour trouver, vérifier, organiser, améliorer ces contenus. Donc, des éditeurs.

À ceux qui arrivent, ceci : prenez dès aujourd'hui la mesure de votre rôle : sans éditeur, il n'y a ni auteur, ni lecteur. Mais en même temps, restez légers : donnez-vous pour noble tâche de traquer le cliché, le gratuit,  l'approximation, la boursouflure, le contentement de soi, chez vos auteurs et chez vous. Et vous deviendrez les bons éditeurs dont nous avons besoin.

 

HV : Et une dernière chose : vous n'êtes pas seuls. Le 14 octobre prochain, grâce à l'association Effervescence, nous fêterons les 20 ans du Master, et la force d'un réseau de professionnels et d'anciens étudiants auquel vous appartenez désormais.

 

Nous remercions infiniment Hélène Védrine et Jean-Michel Ollé de nous avoir accordé cet entretien passionnant. La semaine prochaine, nous vous dévoilerons le nouveau visage du responsable de l'option Audiovisuel… Affaire à suivre !