Fernand Deligny, ou le "mode d'être en réseau"

Editions La Différence - 23.01.2014

Tribune - Fernand Deligny - intelllectuel - thèses


Les Éditions de la Différence diffusent les publications de l'Arachnéen depuis mars 2013. Le travail de fonds qu'accomplit cet éditeur sur l'œuvre de Fernand Deligny démontre, une fois encore, que c'est dans les petites structures que se poursuit désormais la recherche intellectuelle inséparable de la mission d'une maison d'édition.

 

 

Les Œuvres de Fernand Deligny (1850 pages, plus de 500 images), ont paru à L'Arachnéen en 2007. L'appel à souscription avait rencontré un étonnant succès, et le CNL nous avait attribué la plus grosse somme jamais allouée à un ouvrage. Ces signes auraient dû nous mettre en garde, et nous inspirer le réflexe d'augmenter le tirage. Mais nous n'y avons pas songé : c'était notre premier livre. Quatre mois après la parution, les 2500 exemplaires livre étaient épuisés. Nous étions placées (Anaïs Masson, sans qui ce livre n'aurait pas vu le jour, et moi) devant une redoutable alternative : accepter de voir s'interrompre la vie de cet ouvrage sur lequel nous avions travaillé durant trois ans, ou le réimprimer (malgré le coût). Nous avons choisi la seconde solution. La suite nous a donné raison. 

 

Que s'était-il passé ? Nous avions fait réapparaître la pensée et l'œuvre de Fernand Deligny. Les réactions étaient claires. En Une du Libération des Livres, Robert Maggiori manifestait sa surprise, constatait la « réparation » : Deligny ? On l'avait oublié, il resurgissait, et avec lui un pan entier de l'histoire de l'éducation spécialisée et celle de la psychiatrie alternative. Cette somme (12 livres, des numéros de revues repris en fac-similé, des films mis en page, des inédits) rappelait l'importance de l'œuvre, sa diversité, sa longévité et, surtout, sa pertinence philosophique et politique dans une époque marquée par les questions d'identité, d'écologie, par la recrudescence (du moins statistique) du phénomène de l'autisme, par la remise en cause de la psychanalyse ou par les débats autour de l'état de la psychiatrie.

 

La presse  répondit largement : hormis Libération, des articles longs, réfléchis, parurent dans Le Monde, La Quinzaine Littéraire, Le Matricule des anges, Les Cahiers du cinéma (un DVD rassemblant les trois films principaux réalisés sur la « tentative » de Deligny avec les enfants autistes avait paru aux éditions Montparnasse en même temps que les Œuvres), dans des revues d'éducation spécialisée, de psychanalyse, de psychiatrie. Il en fut question à la radio (dans l'émission d'Alain Venstein, Du Jour au lendemain) et ailleurs. Innombrables furent les présentations dans des librairies, des cinémas, des associations, des écoles d'art. La somme déployait l'œuvre de cet éducateur-écrivain dans toutes ses dimensions : elle touchait des milieux socio-professionnels divers, d'autres générations que celles qui avaient eu connaissance, en son temps (entre 1950 et 1980) des livres et de la pensée de Deligny. 

 

L'année suivante parut L'Arachnéen et autres textes. Le livre était un ouvrage de 250 pages, moins cher que le précédent, d'une taille « normale », plus maniable. Il rassemblait les textes les plus théoriques de Deligny, ceux des années 1970. Il eut un écho immédiat auprès des psychanalystes et des philosophes. La constellation des adeptes de la pensée de Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui connaissaient de Deligny ce qu'ils en avaient écrit dans Mille Plateaux, découvrirent en lui un intellectuel à part entière, un intellectuel et un homme de pratique, qui avait théorisé et expérimenté, avec les enfants autistes, avant tout le monde et avant le Net, ce qu'il avait appelé un « mode d'être en réseau ». Aujourd'hui plusieurs thèses sur Deligny, en France et aux Etats-Unis, sont en cours. 

 

 

 

 

Les Œuvres avaient franchi les frontières, malgré la langue, mais la traduction d'une telle somme était économiquement impensable. Un petit éditeur allemand, Peter Engstler, avait commencé de traduire les textes de Deligny dès les années 1990. Les éditions du Macba (Musée d'art contemporain de Barcelone) publièrent un recueil de quelques textes, intitulé Permitir, trazar, ver (Permettre, tracer, voir). La publication de L'Arachnéen et autres textes éveilla immédiatement l'intérêt de maisons d'édition étrangères. Trois éditeurs, Univocal (USA), Cactus (Argentine), N-1 (Brésil), en ont acheté les droits. Le livre est en cours de traduction dans ces trois pays. 

 

L'une des inventions les plus marquantes de Deligny (sa « principale trouvaille » disait-il) avait été l'invention des « cartes», terme générique qui désigne la transcription des déplacements des enfants autistes (leurs « lignes d'erre ») par les adultes qui vivaient avec eux dans le réseau. Ces cartes ont été retrouvées dans les archives par Gisèle Durand et Jacques Lin – chevilles ouvrières du réseau – après la publication des Œuvres ; elles firent l'objet d'un nouveau livre édité par L'Arachnéen en version bilingue, Cartes et lignes d'erre. (La parution de cet album, qui reproduit 200 cartes en couleur, fut accompagnée du Journal de Janmari, témoignage des tracés de l'enfant autiste qui fut à l'origine de la création du réseau.)

 

L'intérêt de cette cartographie inclassable – entre œuvres d'art et documents anthropologiques – n'échappa pas au monde de l'art. Les cartes furent présentées au Palais de Tokyo, à Paris, et lors de la Biennale de Sao Paulo, au Brésil, à l'automne 2012. Elles seront prochainement (mai 2014) incluses dans une exposition organisée dans un centre d'art, à Londres (CGP and Dilston Grove gallery) et dans une exposition présentée par un jeune artiste allemand, Achim Lengerer, au Kolumba Museum de Cologne (Allemagne).

 

L'œuvre de Fernand Deligny (ces cartes, accompagnées de présentations de documents et des films) fera l'objet d'une exposition au Musée de la Reina Sofia à Madrid en 2015. En 2015 également, deux ouvrages paraîtront chez Duke University Press (USA) : un livre à propos de Deligny par Erin Manning, philosophe et artiste canadienne, et une traduction des Détours de l'agir ou le Moindre geste (inclus dans les Œuvres). La publication de ces deux ouvrages, après celle de la traduction de L'Arachnéen et autres textes, devrait révéler la pensée de Deligny aux lecteurs anglophones et contribuer encore à diffuser sa pensée à l'échelle internationale. Cette ouverture est indissociable de notre travail éditorial. 

 

En novembre dernier (2013), enfin, L'Arachnéen a publié un roman de Deligny, La Septième Face du dé, qui avait brièvement paru en 1980. Ce livre, qui se déroule à l'hôpital psychiatrique d'Armentières où l'auteur fut instituteur (son premier métier) pendant la Deuxième guerre mondiale, confirme la puissance littéraire de ce personnage hors norme auquel L'Arachnéen a donné une seconde vie. 

 

Sandra Alvarez de Toledo