Florence Hinckel : “Ce que j’aime faire dans ce métier c’est écrire, juste écrire”

La rédaction - 28.03.2017

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Chaque semaine, ActuaLitté donne la parole aux auteurs de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. L’occasion d’un temps de parole dans nos colonnes, où chacun peut parler de son quotidien, de ses préoccupations personnelles, professionnelles, sociales... et créatives. Cette semaine, c’est Florence Hinckel que nous remettons en avant.

 

Yves Grevet, Florence Hinckel, Carole Trébor et Vincent Villeminot - Livre sur la Place à Nancy

Florence Hinckel, au mirco – ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La relation auteur-éditeur commence par une inégalité importante : les éditeurs bénéficient d’une très bonne information, les auteurs n’en ont aucune.

 

Les éditeurs en savent long sur leurs pratiques professionnelles (domaines éditoriaux, bien sûr, mais aussi juridiques, économiques, etc.), parce qu’ils bénéficient souvent d’une très bonne formation, et qu’ils font partie d’une structure qui les informe et les met rapidement en contact avec tous les acteurs de la chaîne du livre. Les auteurs, eux, doivent faire seuls l’effort d’acquérir cette connaissance du terrain, car leur seul interlocuteur au début est l’éditeur, qui n’a jamais le réflexe d’informer le nouvel auteur sur les arcanes de la maison d’édition et les réalités du métier. 

 

Cette inégalité participe au déséquilibre dans le rapport de forces entre auteurs et éditeurs. Et nous la maintenons si nous ne faisons pas l’effort de nous informer. Je sais, ce n’est pas simple.

 

Il y a quelques jours, un éditeur m’a confié ceci :

 

En ce moment, j’ai un nouvel auteur qui ose me poser une tonne de questions sur le travail que nous allons effectuer avec lui sur son texte. Je trouve ça bien !

 

Eh oui, l’éditeur aime qu’on le questionne sur ce qui va se passer avec l’auteur et son texte. J’étais à des lieues d’en être consciente, à mes tout débuts ! Et la plupart du temps, a contrario, l’écrivain qui débute dans une ignorance totale va souvent s’employer à la dissimuler à l’éditeur, car il en a honte. C’est une attitude stupide, je le dis assez tranquillement puisque ce fut la mienne, hélas. 

 

J’ai toujours un autre défaut : le déni. Ce que j’aime faire dans ce métier c’est écrire, juste écrire, et j’aimerais souvent oublier que je suis le maillon d’une chaîne économique. Je le suis pourtant, et, si je veux qu’on me considère comme tel (par exemple en me payant décemment), il faut que j’arrive à me poser comme tel. Je le répète : en s’informant.

 

Mais si j’ai facilement réussi à assouvir ma curiosité sur le monde de l’édition jeunesse, son histoire, sa situation actuelle, grâce à la lecture de nombreux ouvrages, j’ai mis longtemps à glaner des informations essentielles sur la vie économique d’un livre, par exemple le lien ténu entre à-valoir, tirage et plan de communication, que j’ai compris il y a peu de temps. Je sais qu’il me reste encore beaucoup à découvrir et à comprendre. Seul l’éditeur détient et pourrait me donner ces informations.

 

Aussi je crois aujourd’hui qu’il faut (avoir le courage de) montrer une curiosité envers la réalité physique du livre, en questionnant tous les acteurs de la chaîne du livre, et en particulier l’éditeur. Non seulement sur le travail éditorial qui va s’effectuer, mais aussi sur l’organigramme de la maison d’édition : qui est qui, qui fait quoi ? Puisque nous allons faire et défendre un livre ensemble, chacun doit savoir à qui s’adresser dans tel ou tel cas.

 

Peut-être faut-il ravaler son idée de l’écrivain détaché des questions matérielles, pour interroger l’éditeur ses propres droits, avant de commencer l’écriture d’un texte, ou bien de le lui confier s’il est déjà écrit. Pour le questionner sur ce qui va se passer après l’édition du texte : quelle diffusion, quelle promotion ? Et pour, si cela ne nous convient pas, réussir à exprimer son désaccord. Et enfin, l’écrivain est certainement en droit de connaître avec sûreté ses chiffres de vente, les retours, les mises au pilon, les traductions, les réimpressions, à combien d’exemplaires, etc., etc.

 

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Il faut du cran — en tout cas à moi il m’en faut — pour poser des questions à l’éditeur, tant qu’il n’a pas un réflexe de transparence, mais c’est seulement ainsi que nous réussirons à tisser une relation au long cours avec l’équipe tout entière, qui influera peu à peu, de plus en plus, sur les chances qu’auront nos livres d’exister (autrement dit, sur les choix de l’éditeur concernant nos ouvrages).

Ainsi seulement rétablirons-nous l’égalité dans le rapport avec l’éditeur.

 

Si tout ce que je viens de lister t’épuise à l’avance, cher auteur, si tu penses ne pas y parvenir, s’il est douloureux de te scinder en deux : une moitié de ton âme dans l’intime et dans la création, une autre moitié dans l’aspect matériel et froid de la négociation avec l’éditeur — qu’en plus souvent tu aimes beaucoup, ce qui complique la donne —, ou bien si bizarrement l’éditeur rechigne à répondre à toutes tes questions, alors peut-être est-il temps que tu fasses appel à un agent (personnellement, je n’en ai pas, mais j’y pense régulièrement).

 

Quoi qu’il en soit, par le biais d’un agent ou non, je suis maintenant persuadée qu’il faut acquérir et adopter cette attitude de saine curiosité et de choix éclairés, professionnelle, digne et respectueuse pour chaque membre de la chaîne du livre, car c’est en équipe que nous faisons vivre un livre. Et je veux que l’on me considère comme faisant partie de cette équipe, et non comme (au choix) un pur esprit/un robot/un pourvoyeur low-cost de matière première/le seul acteur d’une chaîne entière assez peu confiant en lui et assez mal informé pour vendre le produit de son travail pour trois fois rien.

 

Je suis un maillon de la chaîne qui a le droit à autant d’information et de transparence que les autres, à chaque étape de la vie du livre. Cette conscience de soi-même, cette exigence personnelle, et l’exigence d’être traité comme tel sont primordiales, pour cesser de prêter le flanc à l’infantilisation, de faire le lit de nos propres plaintes, et pour gagner un plus grand respect de la part des éditeurs... et de la société toute entière.

 

Il en découlera forcément, en tout cas je le crois, de meilleures conditions pour l’écrivain, ainsi que pour la visibilité des ouvrages publiés. Peut-être y en aura-t-il moins, mais davantage qui seront « portés ».

 

Et peut-être qu’ainsi la littérature jeunesse pourra sortir d’une confidentialité peu en rapport avec ses ventes plus qu’honorables, et du mépris latent à son encontre, en France.

 

Florence Hinckel

 

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