'Il me semble que tout mon sang est devenu un fleuve lyrique de poésie'

Editions La Différence - 21.11.2013

Tribune - poésie - traduction - trahison


Muriel Gallot, à qui Claude Michel Cluny, directeur de la collection « Orphée » aux Éditions de la Différence, a confié la traduction d'un nouvel ouvrage de Gabriele D'Annunzio, De l'Alcyone et autres poèmes, paru en librairie le 10 octobre 2013, revient ici sur les difficultés mais aussi sur l'impérieuse nécessité du métier de traducteur dans un monde où le croisement des cultures est une valeur universelle.

 

Avec les Editions de la Différence

 

 

 

 

 

 

 

 

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Depuis  quelque temps, universitaire et traductrice, je suis passée de la prose à la poésie (Attilio Bertolucci, Giorgio Bassani) avec une prédilection pour Gabriele D'Annunzio, 1863-1938, auteur mieux connu pour ses frasques amoureuses et ses engagements politiques discutables (l'expédition de Fiume en 1922) que pour ses romans, jugés obsolètes. Quant au poète D'Annunzio, en France, il n'existe que pour les spécialistes. Un choix de nouvelles fut accepté par Folio-Bilingue, comme un exemple de naturalisme à l'italienne (voir La Passeur et autre nouvelles de la Pescara, 2001)

 

Malgré tout, j'ai eu l'opportunité de publier dans une édition de l'Institut Culturel Italien, une sorte de ‘best-off' de ses œuvres poétiques (Poèmes d'amour et de gloire, 2008). Le rêve était de passer dans une collection de poésie, de large diffusion, bref de populariser ces textes.

 

C'était aussi l'occasion de changer de point de vue : en accord avec C. M. Cluny, qui dirige la collection « Orphée », le choix s'est porté principalement sur un recueil de 1903, l'Alcyone, journal lyrique d'étés passés en Toscane, dans une nature baignée par les fleuves et la mer : l'eau participe, chez le poète, de l'inspiration. «  Il me semble que tout mon sang est devenu un fleuve lyrique de poésie » écrivait-il, à cette époque.

 

En cinq ans, un traducteur peut changer de point de vue : pour l'édition de 2013, je voulus rendre le texte plus simple, le dépouiller de ce qui pouvait sembler des « clichés symbolistes ». Ainsi, en italien, le mot « onda » veut dire à la fois onde et vague, c'est un mot du quotidien ;  tout comme « la felicità » : « sono felice » veut dire « je suis heureux », tout simplement.

 

Alors 

« Forse conosceremo noi la piena /

felicità dell'onda » («  Bouche de l'Arno. »)

 

sera rendu :

« Peut-être connaîtrons-nous le grand /

bonheur de la vague… »

 

 

(vague  est tellement plus beau que le mot onde !). Ailleurs, « nel notturno gelo » devient « dans le froid de la nuit » et non « dans le gel nocturne » (« Le soir, à Fiesole. »)

 

Les inversions font partie de la structure de la langue italienne. On peut s'interroger sur leur présence en français ; parfois nécessaire comme marque du poétique, parfois inutile. « Regna il Silenzio i luoghi » sera dans l'édition d' « Orphée » : « Le silence règne sur ces lieux » (« Un soir mystique, sur le Tibre, au Bel Arbre. »). En revanche, dans la traduction précise de certains mots, j'ai profité du bonheur de retraduire pour adhérer davantage au texte, réveillant une signification oubliée.

 

Le poème, intitulé « I tributarii », évoque les affluents de l'Arno – Edoardo Sanguinetti s'en souvient dans son poème « I fiumi ». Ce qui fut traduit par « Les affluents », devient en 2013, agrémenté d'une note, « Les tributaires », que l'on trouve chez Chateaubriand, selon le sens latin,  tributarius, qui apporte sa contribution. 

 

Mais il faut aussi savoir transiger avec l'usage contemporain des mots : « L'anima tua di pace s'inghirlanda » aurait pu se dire « Ton âme s'enguirlande de calme » ; enguirlander, c'est-à-dire parer de guirlandes, était usuel dans la poésie fin de siècle (Heredia, Claudel). Nous avons conservé, pour des raisons évidentes, « Ton âme se pare de calmes guirlandes ». Ailleurs, pour éviter toute ambiguité, un homme « aux yeux glauques »  s'est mué en homme « aux yeux pers », de sens équivalent.

 

Un dernier exemple, celui d'un texte que tous les écoliers italiens connaissaient par cœur, « I pastori ». Le poète s'identifiait aux bergers, parce qu'ils venaient de sa région, les Abruzzes, et parce qu'ils s'en éloignaient, durant la transhumance : souvent le Poète fut sans demeure fixe, si ce n'est, tristement, la dernière, le Vittoriale, près du lac de  Garde, où il mourut.

 

Rinnovato hanno verga d'avellano.     Renouvelé ils ont la houlette de coudrier.    

E vanno pel tratturo antico al piano, Et ils vont par l'antique sente vers la plaine,

quasi per un erbal fiume silente,          comme à travers un fleuve d'herbes silencieux,

su le vestigia degli antichi padri.         suivant les traces de leurs aïeux anciens.  (2008)

   

On voulait dans la nouvelle version : 

- retrouver une simplicité stylistique (éviter l'inversion).

- mettre en valeur les mots de la transhumance grâce à un terme occitan, « la carraire », le chemin des bergers.

- évoquer  par la répétition voulue de l'adjectif, « antique », la très ancienne tradition de ce cheminement, des Abruzzes aux Pouilles,  durant le mois de septembre.

 

Ils ont renouvelé la houlette de coudrier.

Et ils vont par l'antique carraire vers la plaine,

comme à travers un fleuve d'herbes silencieux,

suivant les traces de leurs antiques aïeux.     (2013)

 

Plaisir des variantes !

 

Muriel Gallot