Inviter la Turquie à la SGDL, sans occulter l'extermination des Arméniens

Clément Solym - 14.01.2010

Tribune - Turquie - SGDL - occulter


Lettre ouverte à Monsieur Alain Absire,
Président de la Société des Gens de Lettres
Hotel de Massa, 38 rue du Faubourg saint-Jacques, 75014 Paris


Monsieur le Président,

Dans le cadre de la saison de la Turquie en France, la Société des Gens de Lettres organise la conférence le jeudi 14 janvier 2010 : « Littérature turque des années 40 : expérimentation et montée des périls"
  • M. Paul DUMONT, chercheur et essayiste
  • M. Oguz DEMIRALP Ambassadeur de Turquie en Suisse et délégué permanent de la Turquie auprès de l'Union européenne
  • M. Demir ÖZLÜ, écrivain
  • M. Timour MUHIDINE, écrivain
Étant donné le contexte historico-événementiel de cette thématique, il serait bon que la Société des Gens de Lettres questionne les conférenciers sur les conséquences ou les échos dans la littérature turque de cette époque concernant :
  • les récits ou les évocations éventuelles de témoignages turcs ou kurdes sur le Génocide arménien de 1915 malgré la censure de l'époque
  • la confiscation et la mainmise des biens des Arméniens dont les survivants du Génocide de 1915 avaient été légalement interdits de retour par le nouveau parlement kémaliste à Ankara
  • l'impunité affichée des anciens criminels jeunes-turcs en postes officiels dans le nouveau régime kémaliste
  • l'interpénétration de l'idéologie germano-nazie en Turquie avant et pendant la Seconde Guerre mondiale
  • la mise à l'écart des soldats d'origine arménienne appelés comme citoyens turcs dans l'armée turque et leur mauvais traitement en attendant l'issue de la bataille de Stalingrad,
  • le transfert de Berlin à Istanbul des restes de l'ancien ministre de l'Intérieur Talaat Pacha ottoman en 1943, organisateur criminel en chef du Génocide de 1915
  • le panturquisme en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale
  • et l'antisémitisme en Turquie pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ainsi aujourd'hui, quels sont les décryptages qui reprennent en filigrane le NON-DIT de la littérature turque des années quarante, une génération après l'horreur de 1915 ? Car ne s'agit-il pas ici de non-dits concernant des exactions, expulsions, exécutions sommaires, de déportations massives légalisées - à marche forcée ou par chemin de fer en wagon à bestiaux ? ... Pour aboutir à des camps de concentration organisés par l'Armée ottomane et finir en déshumanisation et en exterminations systématiques ? ... Des crimes qui annonçaient déjà ceux des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Pendant ces années quarante en Turquie, qu'en est-il de la banalisation admettant l'extermination de la population arménienne comme nécessaire -cherchant ainsi à justifier le crime d'État ? Ou bien l'enfermement amnésique turc a-t-il commencé en ces années ? Avec le recul d'aujourd'hui, y a-t-il un travail analytique à cet égard -en particulier sur l'inconscient collectif turc en déni génocidaire ? ...un inconscient collectif aussi en héritage du devchirmé ottoman qui avait institualisé la levée des enfants chrétiens et leur turquification à l'intérieur de l'Empire et cela durant trois siècles ?

Il est important que la Société des Gens de lettres puisse poser ces vraies questions. Les instances officielles organisant la Saison de la Turquie en France pour des raisons de Realpolitik, occultent en effet le Génocide de 1915 qui s'est passé pourtant dans diverses régions de l'Empire ottoman. Au cours des conférences de la Saison, il y a omissions de ce meurtre organisé ou bien il y a emploi de sémantiques de dilution, de parfumage, d'escamotage en minimisant ou en édulcorant.

La banalisation du déni du Génocide de 1915 a servi de socle symbolique en impunité quant aux répressions passées et actuelles à l'encontre des revendications des Kurdes, le dernier peuple autochtone restant dans cette région - une région soumise à un apartheid historiographique. De plus, ce ne sera pas rendre service au peuple turc que de ne pas lui donner l'occasion d'entreprendre son travail de mémoire nécessaire comme a pu le réussir le peuple allemand.

Pour terminer, faut-il dire aussi Monsieur le Président, qu'il est très regrettable qu'il y ait une programmation d'un ambassadeur de l'État turc à votre conférence littéraire du 14 janvier prochain ! Faut-il le répéter que cet État cultive un déni depuis plus de 90 ans ? En essayant chaque fois de falsifier l'histoire ? ... Et en ayant mis en place un négationnisme idéologique avec ses ministères, ses budgets, ses fonctionnaires et son réseau consulaire ?

Aujourd'hui, pourrait-on imaginer la programmation d'une telle conférence sur une Allemagne nationaliste qui n'aurait pas reconnu la Choah et les autres crimes nazis -en invitant un de ses ambassadeurs ? Pourrait-on aussi imaginer ce que Victor Hugo ou George Sand -qui ont été des fondateurs de la Société des Gens de Lettres et qui appréciaient le dévouement culturel du peuple arménien - auraient pu dire d'une telle approche ? ... Une approche risquant de compromettre intellectuellement la Société des Gens de Lettres dans une construction intentionnée et organisée de la non-existence du Génocide arménien de 1915, un génocide cependant reconnu publiquement par la France le 29 janvier 2001.

Je vous prie d'agréer Monsieur le Président, l'expression de mes sentiments distingués.


Nil Agopoff

- de l'Union culturelle française des Arméniens de France, UCFAF fondée en 1949
- Conseiller historique de l'ANACRA, Association nationale des Anciens Combattants et Résistants Arméniens de France
- Membre du Bureau du CCAF, Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France

Liens www de destinataires et d'historiographie relatifs à la thématique de la "Littérature turque des années 40 : expérimentation et montée des périls »