“J’ai derrière moi des lecteurs reconnaissants et j’emmerde ceux qui pensent à ma place”

Auteur invité - 13.05.2020

Tribune - Eureka Street Librairie - librairie Caen réouverture - filière livre éditeurs


Le monde d’après, c’est demain. Lundi 11 mai 2020. Seuls les libraires sont rentrés chez Eureka Street depuis le samedi 14 mars... Nous sommes revenus le lundi 16 récupérer les ordis, vider la vitrine et y mettre les affiches du Printemps des poètes (« Le courage »)... et remplir une bonne caisse de livres.

Librairie Eureka Street, Caen
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Le 17 mars et les jours qui ont suivi ont été presque bienheureux. Quoique sonnés comme tout le monde par les implications du confinement, nous nous sommes tout bêtement reposés.

Nous avions déménagé la librairie l’année précédente, et débordés, nous avions énormément travaillé. Mais le déménagement avait été bénéfique et pour la première fois, nous avions de l’argent à la banque, une belle trésorerie qui nous rassurait.

Mais là, le monde entier s’arrêtait, pas de librairie, pas de livraisons… pas d’inquiétudes ! « Quoiqu’il en coûte ! » Chez nous, du soleil, un petit jardin, un gentil chien et des livres, beaucoup de livres, avec comme toujours le fantasme secret d’une fois, un jour, arriver à les lire tous...

Et l’envie, mais on avait encore le temps, de bien ranger la cave de la librairie et de tout réorganiser, tranquillement.

En attendant, nous écrivons régulièrement à nos lecteurs et leur proposons de participer virtuellement à une soirée critique littéraire, nous recevons des petits billets que nous mettons en ligne.

Et puis, nous avons relevé le nez et vu que tout le monde ne chômait pas, on a lu les messages solidaires des éditeurs, des distributeurs, du Syndicat : on les a secrètement remerciés de nous informer et de nous défendre, nous qui ne sommes pas affiliés. Les éditeurs, enfin, commençaient à réfléchir à la surproduction... du bénéfice des crises et des changements qui en découlent...

Quelque chose quand même me chiffonnait, le refus que le SLF avait opposé à Bruno Le Maire qui proposait de nous inscrire dans la liste des commerces indispensables, bien sûr que oui, la librairie l’est, indispensable !

Mon cher et tendre associé partageait cette ligne « responsable » et refusait de me suivre dans mes délires « tu vois, il y a des libraires qui font des livraisons » et me montrait quelques papiers bien virulents contre la réouverture des librairies. Il y avait aussi cet argument ultime « tout ça pour ne pas gagner grand-chose, ça ne vaut pas le coût ».

Soit, on était le 24 mars, je suis retournée vers mes lecteurs et les ai encouragés à faire vivre notre communauté en publiant leurs critiques sur le blog de la librairie. 

Mais quand même, les grandes surfaces étaient pleines et, c’est leur credo, on y trouvait de tout... Si on demandait leur avis à nos clients sur une réouverture de la librairie en drive ou avec livraison ? Ce fut chose faite le 6 avril dans une newsletter très lue, à laquelle de nombreux lecteurs ont répondu sans ambiguïté : oui, ils avaient besoin de livres !

Nous avons mis au point un protocole et nous nous sommes remis à travailler comme des fous.

Nous nous sommes retrouvés devant une montagne de messages et de commandes, notre métier devenait vraiment chronophage !

Conseiller des livres par écrit, répondre au téléphone, remplir les sacs, se laver les mains, accueillir un client qui se tient derrière la petite trappe de l’ancienne pharmacie que nous occupons, se laver les mains, faire la liste d’Oscar, notre coursier en vélo, préparer notre tournée de livraisons (nous nous sommes gardé la tournée dans notre quartier), se laver les mains...

En l’absence de réassort, nous tombons très vite en panne des préférés du moment et nous tournons vers notre fonds, les clients suivent ou précèdent. Nous avons fait 12.000 € en quinze jours, ça remonte un peu le moral.

On a vu petit à petit les libraires de France s’y mettre presque tous malgré leur grande résolution et les commentaires enfler sur ActuaLitté avec toujours ce mordant et cette mauvaise foi des défenseurs d’Amazon et du monde qu’il propose.

Alors oui, ici, je le dis, chers trolls, mon commerce est indispensable et je ne laisserai personne dire que j’ai mal fait. J’ai derrière moi des lecteurs reconnaissants et j’emmerde ceux qui pensent à ma place et qui ne veulent mettre personne en danger : je suis libraire parce que je l’ai toujours voulu et ma petite entreprise craint la crise.

Ce jour, le 11 mai 2020, on a attaqué encore une autre phase, la cave de la librairie n’a pas été rangée.

J’ai confiance, même si d’avance, je déteste tout ça, mais nous sommes petits, souples et mon associé chéri a pensé à tout, on y va !

Comme dit le président sud-coréen Moon Jae-in. « Ce ne sera pas fini avant que ce soit vraiment fini » (Ouest France 10 mai 2020)
 
Texte signé par Bénédicte, librairie Eureka Street
126 boulevard maréchal Leclerc
14 000 Caen



Commentaires
Bravo pour ce témoignage ! Positivons, avançons et ne laissons pas ce virus gagner !

Vive la librairie !
On me dit dans l’oreillette que c'est stupide d'agir comme si le virus était impressionné par la bravade des humains, la covid--19 n'est pas daesh rolleyes
J'aime beaucoup votre allant : vous vous êtes démenée et votre travail a été récompensé. C'est comme cela que je vois la vie : au lieu de geindre, on se retrousse les manches et on prend la cognée.

En France, on a trop l'habitude de filer la cognée à un politique pour qu'il fasse le boulot à votre place.

Je ne partage pas forcément vos jugements sur tout, mais je suis de tout cœur avec vous. Bon travail et bonne suite.
"J'emmerde ceux qui pensent à ma place". Merci pour la formule, qui résonne si juste à mes oreilles. Ceux qui pensent pour nous. Que le masque est dangereux, puis obligatoire. Que les médecins doivent être corrompus pour répondre avec efficacité à leur mission de santé publique. Que les enseignants doivent fliquer la pensée des mômes et signaler toute pensée suspecte de "dérive sectaire". J'emmerde tous ceux qui veulent penser à ma place. Nos avis divergent sur tout, et cette diversité des opinions est tout aussi précieuse que la bibliodiversité. J'aimerais tellement me sentir digne de confiance. Amis libraires, bon courage pour la cave ! Et si faut promener la chienne, je suis volontaire, vous le savez déjà. Pour ça aussi, on peut me faire confiance.
Ne pas baisser les bas et éviter de se faire entraîner dans un tourni infernal anxiogène... Bravo bravo d'être restée sur le front ! Chapeau bas pour ce témérité. Je ne vous connais pas mais j'ai lu intégralement votre message que j'ai trouvé touchant tellement vrai plein de passion. Vous êtes formidable et je vous soutiens contre tous ces monstres qui engloutissent les petits commerces. Si tout le monde lisait un peu la vie serait sûrement plus conviviale. Je pense comme vous et ça les emmerde quand on ne pense pas comme eux...
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