"J'avais erré autrefois dans les rues de New York, de Los Angeles, de Tokyo"

Editions La Différence - 06.03.2014

Tribune - Frédéric Baal - La Différence - New York


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Frédéric Baal dont le roman Chronique de l'ère mortifère, inclassable et corrosif, vient de sortir en librairie. 

 

Qu'il démonte les mécanismes sociaux, stigmatise les menées des groupes financiers et les agissements des multinationales, fustige la destruction de la nature et la dégradation d'un certain art contemporain, ce livre âpre et corrosif, où la violence le dispute à l'humour, est un cri de révolte qui s'élève contre toutes les formes de coercition et d'avilissement. 


Sans doute faut-il préciser d'emblée qu'il ne s'agit pas d'une œuvre romanesque au sens courant du terme, mais d'une évocation éclatée du monde actuel, où – au gré de monologues qui se répondent, se chevauchent et s'entrecroisent – des styles très différents les uns des autres visent à jeter un regard critique sur la gravité des temps. Écrire ? Partir en voyage dans la langue, explorer des régions inconnues par une diction ample ou saccadée, cassée, éruptive – de la phrase classique aux formes proverbiales tournées en dérision, du slang aux argots réinventés, malaxés, traversés de séismes, en proie à des ruptures très contrôlées – modifier sans cesse son assise dans le langage pour penser autrement, pour transformer de l'information en littérature, en dévalements furieux jusqu'aux lisières du délire.

 

 

 

 

 

Tout a débuté à Paris. 

 

J'avais erré autrefois dans les rues de New York, de Los Angeles, de Tokyo et d'ailleurs. Je pensais souvent à mes voyages, aux bidonvilles du Venezuela, aux conditions de vie inhumaines d'innombrables habitants du Mexique ou de l'Iran.

 

Diriger pendant une décennie, comme je le fis, le Théâtre Laboratoire Vicinal fut non seulement une expérience artistique d'avant-garde, mais l'occasion d'être confronté directement à l'oppression qui gangrène la planète entière.

 

Je parcourais donc maintenant les rues de Paris. Le temps est venu, me disais-je, de pousser un cri de révolte contre toutes les formes de coercition et d'avilissement. J'ignorais qu'écrire un premier roman exigerait quinze ans de travail, que je réécrirais mes textes jusqu'à vingt-deux fois, accumulerais cinq mille cinq cents pages de brouillons.

 

Le plus difficile serait de transformer de l'information venue de la presse, de lectures en tous sens et d'entretiens avec des spécialistes de la politique internationale, de l'économie, de la pollution ou du nucléaire. Il importerait de tenir le milieu entre des énoncés discursifs – ceux de l'analyse, de l'essai, du pamphlet – et un formalisme qui eût été dénué d'intérêt ; de risquer des interprétations du monde en des langages les plus variés possibles, mais de telle sorte que les uns soient indissociables des autres. 

 

Chronique de l'ère mortifère commence dans un port, à l'aube, aux approches de l'hiver. On y observe la dégradation du paysage et le caractère clandestin, frauduleux, voire meurtrier, d'activités diverses.

Un premier monologue, où s'entrecroisent les réflexions de gens en place, ne fait que confirmer cette impression : il démasque les complots des groupes financiers et les manoeuvres des multinationales, met à nu les ressorts secrets de l'économie et de la politique.

 

 

 

 

Le monologue du président-directeur général d'une société multinationale ouvre le deuxième chapitre (le roman en compte sept). Nous y reconnaissons le cynisme et la cruauté qui régissent les relations entre les pays riches et ceux du tiers-monde, cependant que nous assistons bientôt à l'enterrement d'un dictateur. Un humour corrosif ne cesse de le disputer à la peinture de scènes burlesques. 

 

Vient alors – sur un ton persifleur, goguenard, sarcastique – la critique d'un certain art contemporain qui ne sévit que depuis trop longtemps dans les galeries et les musées.

 

Les différents thèmes sont ensuite repris et développés sur plusieurs chapitres, jusqu'au dernier où le langage – enrichi par l'argot, le slang et les jeux de mots – explose en un feu d'artifice qui n'est pas moins une évocation éclatée des ghettos américains et des banlieues londoniennes et parisiennes qu'un appel à la transformation des sociétés.  

 

Frédéric Baal