“J’espère que le SLF saura se ressaisir sous d’autres gouvernances” (Christian Thorel)

La rédaction - 13.03.2017

Tribune - Syndicat librairie française - librairies Sauramps Montchalin - Christian Thorel libraire


Dans la journée du 8 mars, un entretien donné à la revue Actualitté a fait l’objet d’une information dans Livres Hebdo en ligne, qui reprend mes propos, les qualifiant de « charge violente » contre le Président du SLF. Le site du Cercle de la Librairie, qui n’a pas daigné m’appeler, ne fait en aucun cas allusion à la part principale de cet entretien, dans laquelle je fais un commentaire des difficultés rencontrées par la librairie Sauramps.

 

par Christian Thorel,

PDG d'Ombres blanches (Toulouse)

 

 

Je tente, en répondant aux questions de Nicolas Gary, de tirer des enseignements d’un échec, et je le fais non seulement avec mesure, mais dans une certaine inquiétude, que tous les libraires devraient, à mon sens, partager.

 

Librairie Le Comptoir des Lettres - Paris 13e

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

L’actualité à Montpellier rejaillit en effet sur notre profession, sur les librairies, particulièrement sur les grandes places du livre en région, mais aussi sur le monde de l’édition et sur ses représentants, dont de nombreux ont été sollicités dans une tentative de solution mise en échec. C’est en partie cette anxiété, du moins ces interrogations, ces doutes, qui ont motivé de ma part une sollicitation du site Actualitté, un organe d’informations qui aura souvent montré une certaine objectivité dans ses exposés économiques, culturels et sociaux du monde des livres.

 

J’ai pensé qu’il restait autorisé de porter un regard sur une catastrophe professionnelle, tout comme de tenter une analyse, aussi sommaire soit-elle, d’une longue et prestigieuse histoire, celle d’une librairie emblématique et d’une puissance économique. Parce que nos différences ne doivent pas masquer nos caractères analogues, nous devons réfléchir et dire.

 

Qui gardera les gardiens ?

 

Ce qui sera, malheureusement pour nous tous, une « affaire Sauramps » ne pouvait que m’interroger au titre de libraire, de voisin, de confrère régional, de compagnon de route syndical, et ne peut que continuer de nous interroger aussi, collectivement. Parce que j’expose dans l’entretien des faits qui « mettent en cause » la participation récente du Président du syndicat des libraires, une partie de l’opinion publique professionnelle se sent offusquée par le sens de ma prise de position.

 

À leur relecture, je ne retire rien des lignes publiées mercredi dernier. Et on peut, on doit se satisfaire que cela ait conduit un des « acteurs du drame » à s’expliquer. Quant au chœur de ceux qui le soutiennent, encore faut-il que, voyant une « offense » dans mes propos, ils en lisent l’intégralité. Je doute qu’ils l’aient fait, poussés par l’impératif (ou la consigne ?) hâtif du « rassemblement ». Ayant milité depuis quarante ans dans le monde des livres, en toute liberté et sans entraves, j’avoue ne pas me retrouver dans cette expression de groupe qui m’apparaît volontiers contrainte. 

 

L’histoire récente de Sauramps, celle, sombre, de son effritement et d’un naufrage annoncé, aura fait l’objet de tentatives d’un sauvetage. Alors même qu’une de ces tentatives, conduite par Benoît Bougerol, peinait à se mettre en œuvre, elle fut gênée par l’intervention inopinée de Mathieu de Montchalin. Cette dernière n’avait rien de non légal, sans doute procédait-elle aussi d’un élan vertueux, et d’une longue réflexion. C’est un fait, et une interprétation.

 

J’ai affirmé dans la partie la plus courte de mon entretien, que cette action aura eu pour conséquence d’en enrayer une autre, qui eût pu être bénéfique pour la librairie de Montpellier et pour ses équipes, et dont les préliminaires étaient bien avancés.

 

"Une démarche déontologiquement étrange"

 

« Il manquait un million… », un aussi simple constat pourrait-il être la preuve d’une certaine légèreté, ou d’une simple malchance, d’un délai trop court ? Cette affirmation est-elle la seule raison du retrait d’une offre dont on ne connaît pas la nature ni la réalité ? Rien d’autre ne sera sorti, après des semaines de présence dans les bureaux de l’entreprise à Montpellier, que ce retrait tardif. C’est un fait, aussi.

 

Comme il est un autre fait connu, celui du moment où, devant un parterre de nombreux témoins, Mathieu de Montchalin annonça en janvier sa reprise prochaine de Sauramps, usant de sa voix de Président du SLF, lors des traditionnels vœux du Syndicat. Sans doute le Directoire approuvait-il, en ce début de janvier d’une année doublement électorale, qu’il mêlât ses affaires privées aux prérogatives de son mandat, et profitât ainsi de la présence des plus notables des représentants d’instances, institutions, éditeurs, distributeurs ou diffuseurs, organes de presse ou de communication.

 

Cette prestation n’aura rien eu d’innocent. Le courage de Mathieu, celui de Benoît six mois avant, supposaient des compétences, des capacités financières, mais aussi une certaine équité dans les moyens de « communication » des offres. Comment réfuter que le statut de Président du Syndicat des libraires aura pesé, à un moment, dans la balance ? En cas de succès, cela eût valu de se féliciter d’avoir joué cette carte. Et tout le monde aurait oublié une démarche déontologiquement étrange.

 

D'autres gouvernances à espérer

 

Je confirme à nouveau que mon seul but, dans cet entretien, était de réagir à l’histoire de ses derniers mois de Sauramps, au moment de sa mise en redressement judiciaire. Je regrette que les membres du Directoire du SLF ne réagissent qu’à une partie de mes propos, déployant leur solidarité à leur président dans une déclaration rendue publique par Livres Hebdo, organe qui publiait ce 10 mars une volumineuse explication de Mathieu de Montchalin [entretien accessible sous abonnement, NdlR] sur les raisons de son échec. Pour ma part, je prends acte de ses explications.

 

Et j’ai l’espoir qu’elles sont vérifiées par les faits.

 

Mais cela ne répond pas à ce que j’estime être un débordement de ses prérogatives de représentant du seul syndicat professionnel, et de sa responsabilité morale et politique. Bien entendu, c’est à ses pairs de juger cela. Serrer les rangs autour de lui est une démarche de sympathie, que Mathieu de Montchalin apprécie sûrement. C’est ce silence si bruyant qui entoure le devenir d’une belle histoire de livres à Montpellier, non loin de Toulouse, que j’ai pensé utile d’interrompre.

 

Dans ce temps où bien des responsables politiques ne se sentent pas concernés par les conséquences de leurs actes, cette « affaire » vient affecter notre milieu professionnel. Je persiste à le regretter. J’espère que ce syndicat saura se ressaisir sous d’autres gouvernances, ou que les générations de libraires qui suivent la mienne sauront faire ce que nous avons fait en son temps, construire d’autres formes de représentation, pleines d’espoirs, d’inventivité, de générosité… et de liberté.