Jean-Marc Roberts pour les nuls, ou le livre sur internet

Clément Solym - 05.09.2011

Tribune - librairie - vendre - livres


« Il y a trente ans, Jérôme Lindon s'est battu pour le prix unique, aujourd'hui je pense qu'il faut se battre pour le lieu unique. Le lieu unique c'est la librairie, c'est pas la vente en ligne. La vente en ligne, moi je crois que c'est ça qui peu à peu va détourner le vrai lecteur de son libraire, et donc de la littérature. » (voir notre actualitté)

Avec ces mots prononcés au micro de Benjamin Petrover sur Europe 1, Jean-Marc Roberts, directeur éditorial des éditions Stock, a mis le feu aux poudres. En faisant référence à la loi de 1981 qui impose aux détaillants de toutes tailles de vendre les livres au prix fixé par l’éditeur, il semble vouloir imposer un canal de distribution unique : les librairies de quartier.

Unique, littéralement et dans tous les sens ?

Jean-Marc Roberts se ravisera dans les jours suivants via LivresHebdo et la radio Suisse Romande, invoquant une mauvaise interprétation de ses propos et précisant les deux phénomènes qui, selon lui, menacent de mort l’écosystème de l’édition : les cybermarchands qui nuisent à la diversité éditoriale et le piratage qui accompagne fatalement la dématérialisation du livre papier.

 
Actuellement, 2 enseignes totalisent ensemble plus de 90 % des ventes en ligne de livres : Amazon.fr et Fnac.com. Or, ces 2 enseignes, à beaucoup d’égards, ne sont pas des libraires, mais plutôt des hypermarchés pour qui le livre est un « rayon », et probablement pas le plus rentable. La place donnée à la rentrée littéraire sur les pages d’accueil de fnac.com et amazon.fr ne peut pas rassurer Jean-Marc Roberts sur la capacité de ces sites à promouvoir de jeunes auteurs quand même les poules aux œufs d’or de l’édition ne trouvent pas grâce à leurs yeux.

Bien sûr les volumes de vente sont au rendez-vous, mais pour une typologie qui se limite aux blockbusters lancés à grand renfort de marketing et au fonds ancien que les lecteurs viennent chercher sur le web réputé pour avoir tout ! [NdR : D’après l’institut Gfk, 2/3 des livres vendus en ligne en 2010 sont du fonds de plus de 1 an alors que les enseignes physiques vendent essentiellement la nouveauté de moins de 1 an (63% pour les grandes surfaces, 58% en librairies)]

La logique commerciale en jeu

Les premiers romans ou les tomes 1 ont quant à eux besoin de bons libraires et de critiques consciencieux pour émerger commercialement, trouver leur lectorat et peut-être devenir les prochains best-sellers qui à leur tour permettront à leur éditeur de financer la création.

Alors pourquoi 2 enseignes hyper généralistes dominent-elles la vente en ligne de livres ?

Parce qu’elles étaient là les premières à l’époque où les investissements nécessaires pour faire de la vente en ligne étaient pharaoniques et hors de la portée des libraires, même les plus gros. L’accès à la technologie s’est vulgarisé, mais reconnaissons que l’investissement nécessaire pour une librairie virtuelle demeure largement supérieur à celui d’une librairie physique à cause de 2 facteurs : la nécessité d’un stock plus vaste et le coût de la visibilité.

Parce que la vente en ligne implique pour le libraire d’acquérir de nouvelles compétences : génération de trafic, traitement logistique et transport, création de site internet…

Parce que les libraires en ligne doivent encore trouver comment transcrire dans les mondes numériques leur savoir-faire et leurs connaissances (puis le faire savoir).

Concernant le piratage, je fais partie de ceux qui, comme Paul Carr pour TechCrunch, pensent que le piratage existera toujours, mais qu’il sera réduit à une portion congrue quand le livre numérique sera disponible au bon prix et que l’acheter sera plus facile et moins risqué que de le pirater. Le combat à mener est ailleurs et il nécessite toute notre attention.

Encore marginal, le e-book est appelé à se développer et, ce faisant, à renforcer la vente en ligne qui sera bien entendu le canal de distribution privilégié des fichiers numériques.

Avec un marché de vente en ligne en croissance qui devrait encore s’accélérer avec la dématérialisation des supports, nombreuses librairies physiques dont le taux de rentabilité avoisine les 1 % ne survivront pas à une perte de chiffre d’affaires, même faible.

L’issue ? Profiter d’une manière ou d’une autre de la croissance de la vente en ligne. C’est la condition de la survie et celle de la pluralité éditoriale nécessaire à l’écosystème du livre. C’est le devoir des libraires.