Jeudi chagrin par Habib Tengour

Clément Solym - 12.07.2012

Tribune - Algérie - Habib Tengour - récit


La parole aux éditions de La Différence:

Elle voulait un restaurant algérien. Un couscous. Le plat adéquat pour célébrer ce cinquantième anniversaire. Ça m'a fait plaisir. Je ne pensais pas qu'elle tenait elle aussi à marquer le coup. Elle m'attend Chez Ferhat. Les restaurants algériens de Ménilmontant ne sont pas de la fête.

 






 

 

 

 

 

 

 

 

Un jour mémorable, pourtant. C'est vrai quoi ! La veille, les Yankees avaient sorti leur drapeau dans tous les bars américains de la capitale. J'évite les flaques du trottoir. Un temps gris, dépenaillé… J'avais quinze ans à l'époque. Pas loin d'ici, je passais mon Bepc. Les restaus algériens régalaient gratis ce jour-là. Le drapeau était planté sur toutes les tables. Des youyous et Qassaman réchauffaient le cœur. J'en frissonne encore. C'était un jeudi, comme aujourd'hui. Il y avait du soleil.

Elle n'est pas arrivée ; il n'est que 12h20. L'endroit est vide. « Bonne fête », je dis. Le patron me jette un regard mauvais. Un kabyle ombrageux. Une moue. Il se désintéresse d'un client de passage. Le serveur, un rouquin frisé, me fait signe de m'installer où je veux.

– Il faut marquer le coup, frère. Cinquante ans, c'est une vie. C'est quand même notre fête nationale !

 Il balance le menu sur la table. L'accueil n'est pas le fort de la maison.

– S'il te plait, ne me parle pas du pays. L'indépendance, je ne l'ai pas vue. Qu'est-ce que tu veux ?

– J'attends quelqu'un… Tiens, la voilà. On va choisir…

– Il n'y a personne… J'espère que le couscous est bon. On prend un royal ? Qu'est-ce qu'on boit ?

– Une grande Badoit… Et puis, c'est jour de fête, une demie Cuvée du Président. 

– Tu as vu l'émission de Jean Lebrun, papa ? Trop rapide…

– C'est le découpage par tranche, on survole les questions. J'ai regardé aussi Canal-Algérie. Les festivités ont commencé hier soir, ça va durer jusqu'à la fin de l'année. Beaucoup d'argent va être dépensé. Les résultats ? C'est très ringard, mais enfin, c'est toujours ça… Ici, on ne parle que de la guerre d'Algérie. C'est l'événement qui a marqué les Français. Pour moi, c'est autre chose… J'ai grandi avec mon père en prison. Il était torturé avec les autres nationalistes. Ma grand-mère me racontait les enfumades des siens à Ouled Maallah. Nous étions des indigènes ! Tout ça est tapi dans un coin obscur. Il faut plus de temps pour en guérir. Depuis 62, rien n'a fonctionné comme prévu. Ta génération doit faire le nettoyage… Pour notre malheur, il y a le pétrole !...

 

Le couscous est bon et le vin se laisse descendre. J'avais peur qu'il soit bouchonné ou infect. Mais en général ce qui est destiné à l'exportation est plutôt soigné. Le restaurant se remplit peu à peu. Beaucoup de touristes. Deux tables seulement sont occupées par des Algériens qui discutent vacances à Malaga. Le rouget se rapproche, hilare, un verre plein à la main.

– Toi qui veux fêter l'indépendance, goûte-moi celui-là, il est meilleur. C'est autre chose. Du Monica, que du bonheur. C'est offert, viva l'Algérie !

Il est vraiment bon. Un nectar. Monica c'est sainte Monique, la mère de Saint Augustin, une berbère de Souk-Ahras. La retrouver sur une étiquette de pinard ! Pourquoi pas ? C'est une appellation nouvelle qui, sans le savoir déplie notre mémoire bien avant la guerre de libération, avant même l'arrivée de Sidi Oqba…

 

 

 Habib Tengourest né en Algérie à Mostaganem en 1947. Poète, écrivain et anthropologue, il a constamment vécu entre la France et l'Algérie. Son dernier opus, Dans le soulèvement, Algérie et retours, a paru, en janvier dernier, dans la collection « Littérature » de la Différence.

 Il y réunissait une trentaine d'essais écrits entre 1980 et 2008. Textes d'occasion, sur le vif parfois, trahissant le choc qui les a engendrés : l'affaire Rushdie, le 11-Septembre, la décennie noire, l'assassinat de Abdelkader Alloula…

 

Expliquant l'Algérie, l'auteur s'explique lui-même, dévoilant son univers littéraire… sa ville, Mostaganem ; ses musiques, du chaâbi au raï ; ses poètes et artistes, Kateb et Khadda, Pélégri et Dib, Rimbaud, Sénac, Seféris ; ses vieux émigrés qu'il tente de faire parler ; ses méditations sur le rôle du poète dans la cité. Défiant toute chronologie, il entraîne le lecteur dans un jeu de marelle entre terre et ciel sur le sol accidenté d'une Algérie mouvementée.

 




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