Juke-Books #22 : MC Jean Gab'1, « J'ai jamais rêvé en lisant un bouquin »

Antoine Oury - 29.03.2013

Tribune - Juke-Books - MC Jean Gab'1 - Sur la tombe de ma mère


Après avoir pris le temps de parcourir de son diamant les pages du livre de MC Jean Gab'1, le Juke-Books s'est débranché le temps qu'il faut pour aller en apprendre un peu plus auprès du Fossoyeur en personne. Lequel a bien voulu l'accueillir le temps d'un de ses entraînements qu'il pratique depuis plusieurs années, parallèlement à son activité de rappeur. Lequel a déjà écrit pas mal de chefs-d'oeuvre avant d'entamer son premier livre.

 


Être surnommé « Le Fossoyeur » par ses propres ennemis implique que la réalité ait dépassée la réputation, le rap game, tout ce que l'on pourra dire ou écrire sur quelqu'un. Alors c'est lui qui s'en charge : MC Jean Gab'1 a publié un premier roman chez Don Quichotte. Sur la tombe de ma mère, « plutôt un exutoire » sur les jeunes années de Charles M'Bouss (aka « Charles, P'tit Charles, Leuleu, Mc Jean Gab'1, Mc Jean Radin, allez savoir pourquoi... », énumère l'intro du roman), rédigé à la 1e personne.

 

Jean Gab'1 et Youcef, deux coéquipiers de la Punishment Team, gravissent les Buttes-Chaumont. Direction le parc pour enfants, où une structure de jeu traversée de barres en barres constituera leur terrain pour un street workout. « C'est ni un truc de culturiste, ni du freestyle pour se la raconter : la répétition va les tuer, et impossible de se doper parce qu'il s'agit d'efforts intenses pendant une minute » explique Jean Gab'1 en saisissant les handstand grips, ses seuls accessoires. Puis, calmement, il retourne tout le monde :

 

 

 

Youcef, MC Jean Gab'1 : « Bloque les poignets ! »

 

 

Si son maxi Mec À L'Ancienne / Streetlife sort en 1998, c'est avec le titre J't'emmerde que MC Jean Gab'1 impose son passage dans le rap français, en se mettant à dos toute la profession. Clash exaustif, le morceau déclenche une déferlante de réponse de la part des autres MC's, mais Jean Gab'1 est déjà loin. Il s'est payé la tête de tout le monde en 5 minutes en mélant français années 50 (« poltron », « mirettes »...), images criantes (« mazouter le pingouin », dont on ne précisera pas le sens) et verlan débridé, sans effort apparent : « La musique, ça a été dès le début un tremplin pour le cinéma. »

 

Le emcee se partage entre la France, le Cameroun, l'Allemagne, les États-Unis, a été enfant de la DDASS, séparé de ses attaches familiales, placé en foyer et rapidement en détention. Vous l'avez catégorisé ? Et bien : il n'a pas connu le Cameroun, a vécu dans le 15e et à Neuilly, et parle 4 langues, dont une apprise avec sa fiche administrative en prison. Pas d'érudition, toutefois : « J'ai pas lu grand-chose pour le roman, à part Iceberg Slim et Chester Himes, qui m'ont permis de voir que je pouvais avoir une autre façon d'écrire, qui soit aussi la mienne. »

 

 

 

 

Deux figures de la littérature afro-américaines : le premier, Iceberg Slim, raconte dans une autobiographie depuis devenue mythe du rap, Pimp (1967), sa vie de proxénète. Une des cibles de Jean Gab'1 dans J't'emmerde, Booba, ne l'a jamais terminé (« Je n'arrive pas à lire. [...] J'ai essayé de lire Iceberg Slim mais je ne rentre pas dedans », explique-t-il dans Combat Rap II, de Thomas Blondeau et Fred Hanak). Chester Himes, écrivain policier, a quant à lui déboulé dans le monde des lettres avec sa série de romans « Ed Cercueil et Fossoyeur Jones ».

 

« Je n'ai jamais rêvé en ouvrant un livre » explique MC Jean Gab'1, qui reste toujours attentif aux mots qu'il utilise : « À ma sortie de prison, le français me paraissait précieux, "J't'encule" c'était pratiquement une politesse à côté de l'allemand. Tu dresses pas les tigres en leur parlant français, tu vois ! » 

 

 

{CARROUSEL}

 

 

Sa vie à la DDASS l' a rompu à l'audace : fin 2011, MC Jean Gab'1 pousse la porte de la maison Don Quichotte, sur les conseil de Faïza Guène, auteure de Kiffe kiffe demain. « J'y suis allé au culot, parce que je n'avais pas de rendez-vous, mais aussi en hésitant, parce que je ne savais ce qu'il y avait derrière » se souvient le rappeur. Il avait travaillé la moitié de son texte, sans les « Eh ma gueule » et autres adresses qui rythment ses chansons : « Ça aurait été relou, et puis probablement illisible. »

 

Personne ne le soupçonnera d'être plus rentré dans le book game que dans un rap game qu'il n'a jamais reconnu : lorsqu'il apparaît en salon, c'est pour In/Différences, organisé dans une librairie de Vauvert, et dirigé contre les discriminations et le racisme. « Il y a du débat comme du faux débat autour du racisme, mais le bled va devenir communautariste, chacun va rester dans son groupe pour assurer sa position, et il n'y aura plus aucun échange » diagnostique le emcee. Lui, il a encore pu en profiter : « Je revendique la culture française, la France est un beau pays, mais elle vit trop sur son Histoire, et j'irai pas crever pour un pays qui représente pas ce qu'il représente » claque-t-il en imitant un tirailleur sénégalais envoyé au front par des colons français.

 

 Pendant 2 heures, Le Fossoyeur et Youcef ont enchaîné les exercices, très calmement, avec des pauses régulières mais très courtes entre chaque. Ils savent ce qu'ils font, maîtrisent leurs corps : à 46 ans, seules 2 ruptures du ligament ont amoindri les capacités de Jean Gab'1. Et sautent de la discipline à l'autodérision : « J'ai pas envie d'être un autre Jean-Pierre Bacri. Y'en a déjà un, et j'ai pas la bonne couleur pour faire l'autre. »