Juke-Books #29 : T.S. Eliot, vers la musique

Antoine Oury - 24.05.2013

Tribune - Juke-Books - T.S Eliot - Bob Dylan


Il aura beau s'en défendre, le Juke-Books apprécie aussi, de temps à autre, le confort d'un intérieur bourgeois, le son feutré des basses répercutées par une épaisse moquette et les boiseries soigneusement cirées. Ce soir, c'est au poète T.S Eliot, Thomas Stearns Eliot de son nom complet, que le Juke-Books prête l'oreille.

 

 

L'écrivain est surtout connu pour son poème épique The Wasted Land, bourré d'images parlantes et d'expressions cinégéniques, mais qu'il dépassera très vite. Le poète a été remarqué dès l'âge de 22 ans par Ezra Pound, alors directeur du magazine Poetry, qui tient à publier The Love Song of J. Alfred Prufrock (1915).

 

Bob Dylan lui-même s'en souviendra pour sa chanson, elle-même épique, Desolation Row : au détour d'un des nombreux couplets de la chanson, il glisse :

And Ezra Pound and T. S. Eliot

Fighting in the captain's tower

 

Un moyen de souligner le délabrement général, au point que deux proches amis se battent pour la postérité. Dylan sous-entend aussi que la culture du début du XXe sombre lentement dans le classicisme et les pugilats d'école.

 

 

 

 

Dans un petit essai, The Music of Poetry (1942), Eliot écrit : « [L]a musique de la poésie ne peut se séparer du sens. Dans le cas contraire, il serait possible d'écrire de la poésie d'une grande beauté musicale, mais qui ne voudrait rien dire, et cela ne m'a jamais impressionné. »

 

Chuck D, le leader de Public Enemy, ne s'y est pas trompé : lui et son groupe ont toujours mis l'accent sur le message, qu'il fallait transmettre pour réunir les individus. Pour un titre de son album Autobiography of Mistachuck, il emprunte donc le vers « Do I dare disturb the universe ? » et en fait une punchline appropriée.

 

 

 

 

 

En fait, la plupart des artistes anglo-saxons, ou tout du moins britanniques, ont rendu hommage au poète « inventeur » de la modernité. Pour son très patriote album Let England Shake (2011), PJ Harvey inclut dans On Battleship Hill plusieurs clins d'oeil à Eliot, jusqu'à copier quelques vers, révérence artistique découverte par le blogueur James Russell

Jagged mountains jutting out

Cracked like teeth in a rotting mouth

 

dans On Battleship Hill et 

Dead mountain mouth of carious teeth that cannot spit

  

dans The Wasted Land

 

 

T. S. Eliot and Stravinsky

T.S. Eliot (à droite) rencontre Igor Stravinsky (Faber Books, tous droits réservés)

 

 

Le seul à rechigner serait alors David Bowie, qui dans une interview donnée en 1974 à... William Burroughs, assure ne pas connaître l'oeuvre du célèbre poète anglais. « J'ai lu ton "Eight Line Poem" et cela m'a beaucoup rappelé T.S. Eliot » attaque Burroughs. « Je ne l'ai jamais lu » assure le Thin White Duke.

 

Toujours consciencieux, le Guardian a mené l'enquête et conclut que les premières lignes du texte de Bowie (« Tactful cactus by your window ») payent leur tribut au poème The Hollow Man de T.S. Eliot, qui commence par ces vers : « This is the dead land/This is cactus land ». Il y a pourtant pire comme référence...

 

Et bien sûr, n'oublions pas la célèbre comédie musicale Cats, créée à partir du livre pour enfants d'Eliot Old Possum's Book of Practical Cats.

 

 

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