Juke-Books #33 : The Doors et les pages de la perception

Antoine Oury - 22.06.2013

Tribune - Juke-Books - The Doors - musique et littérature


Cette semaine, le Juke-Books part en virée dans le désert avec les Doors, pour mieux entendre la musique de la bande du Roi-Lézard. Entre les accords du groupe et les échos littéraires de Jim Morisson, discographie et bibliographie se mêlent pour guider la formation californienne légendaire vers les portes de la perception.

 

Tapez avant d'entrer : la consommation de substances hallucinogènes, mescaline en tête, était considérée par Aldous Huxley comme un excellent moyen de parvenir à ouvrir ces fameuses portes : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie » rappelle ainsi Huxley, citant un vers du Mariage du Ciel et de l'Enfer de William Blake.

 

Jim Morisson n'a pas hésité, quand bien même le nom pourrait paraître risible aux non-initiés : Ray Manzarek, Robby Krieger, John Densmore et Jim Morrison seront The Doors. Bien qu'il ne possède guère de compétences en musique, le jeune Morrison a déjà forgé sa propre légende, tellement marqué durant son enfance par la vue d'un accident de voiture impliquant des Amérindiens qu'il s'estime habité par l'esprit ancestral d'un Indien. 

 

Véritable souvenir ou construction mentale ? La deuxième hypothèse n'est pas à minorer, sachant que le leader du groupe avait lu pas mal de Nietzsche, et particulièrement La naissance de la tragédie. Dans l'ouvrage, le philosophe développe une conception de l'art articulé par deux figures, Apollon et Dionysos, l'un du côté des arts plastiques, l'autre de la musique, l'un mesuré, l'autre débridé. On imagine la direction que Morisson a pu prendre...

 

Par ailleurs, et sur un terrain plus pragmatique : « Il n'y aurait pas eu les Doors sans Maharishi » affirme Robby Krieger au magazine Rolling Stone. Grâce à une conférence sur la méditation transcendantale, technique hindoue popularisée par Maharishi Mahesh Yogi, guru indien proche des Beatles.

 

 

The doors of perception?

Doug Geisler, CC BY 2.0

 

 

 Dès leur premier album homonyme, The Doors propose un titre à nouveau marqué par l'héritage de William Blake, puisque la chanson « End of the Night » s'appuie sur les dernières lignes du poème Auguries of Innocence, extrait d'un des carnets de note du poète. Et célèbre leurs noces avec la musique...

Every night and every morn
Some to misery are born.
Every morn and every night
Some are born to sweet delight.
Some are born to sweet delight,
Some are born to endless night.
We are led to believe a lie
When we see not through the eye
Which was born in a night to perish in a night,
When the soul slept in beams of light.
God appears, and God is light
To those poor souls who dwell in night,
But does a human form display

To those who dwell in realms of day. 

 


 

 

Bien entendue, la chanson peut aussi révéler une autre source d'inspiration, à chercher du côté de l'Europe. Également passionné par Baudelaire et Rimbaud, Morisson a probablement pensé au Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. L'oeuvre ne lui était pas inconnue, et les mélodies de Céline sont sans aucun doute parvenues à ses oreilles.

 

La chanson « Alabama Song (Whisky Bar) », du même album sorti en 1967, est directement tirée du Hauspostille de Bertolt Brecht, écrit 40 ans plus tôt. Mise en musique quelques années plus tard par Kurt Weil, la liturgie domestique devient un classique de la chanson anglo-saxonne. L'hommage musical est justifié, dans la mesure où Morisson a accordé une grande attention à la fameuse distanciation prônée par le metteur en scène, et bien sûr au Living Theater, référence pour sa propre attitude sur scène.

 

Morisson ne s'arrêtait pas aux contemporains : « The Crystal Ship », troisième piste sur The Doors, emprunte son titre à une légende irlandaise compilée au IXe siècle par des moines dans le livre The Book Of The Dun Cow.

 

On ne saurait oublier, toutefois, les figures incontournables de l'écriture américaine du milieu du XXe siècle. Ginsberg et les Beatniks ont accompagné les Doors dans leur épopée, et la chanson L.A. Woman est ainsi décrite par le pianiste Ray Manzarek dans le magazine Uncut : « Une chanson sur une course folle sur les autoroutes de Los Angeles - en arrivant dans la ville ou en empruntant la 405 vers San Francisco. Tu es un beatnik sur la route, comme Kerouac et Neal Cassady, roulant sur l'autoroute aussi vite que possible. »

 

 

 

 

Sur le même album, le morceau Been Down So Long est quant à lui inspiré par le roman Been Down So Long It Looks Like Up To Me de Richard Fariña, paru en 1966. Ce musicien de la scène folk avait lui-même rendu hommage quelques mois plus tôt à Thomas Pynchon...

 

Enfin, la porte ne serait qu'entrouverte sans citer les oeuvres poétiques de Morisson, que le chanteur plaçait avant sa musique à mesure que sa carrière subissait le passage des années. The Lords and the New Creatures (1969) et An American Prayer (1970) furent les deux recueils publiés de son vivant, le chanteur se donnant la mort en 1971.

 

 

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