L'affaire "Dipping Hill" : Dimitris Tsaloumas, l'exigence de la traduction

Editions La Différence - 16.01.2014

Tribune - dipping hill - traduction littérale - poésie


Pour un traducteur, il existe deux types de poètes : les poètes morts et les poètes encore vivants. Si, dans le premier cas, le traducteur jouit a priori d'une liberté quasi totale, en revanche, dans le second cas, et pour peu que l'auteur s'implique dans le travail de traduction avec une certaine maîtrise de la langue du traducteur, ce dernier doit alors se plier à des contraintes, voire des directives de la part de l'auteur, sources de malentendus qu'il faut lever.

  

 

La traduction proposée dans Un Chant du Soir (Orphée, La Différence, 2014) est justement le fruit d'une collaboration étroite et soutenue (plus de deux ans), entre le poète, Dimitris Tsaloumas, et moi-même, le traducteur, sous la forme d'échanges délicieusement épistolaires, entrecoupés de rencontres estivales à Leros, cette petite île du Dodécanèse où il naît en 1921. Poète parfaitement bilingue (il écrit en grec et en anglais), il maîtrise suffisamment le français pour porter un regard acéré et fructueux sur le travail du traducteur.

 

Au cours de notre aventure commune, il est vite apparu certaines lignes de force posant problème. Pour Dimitris, le poème, c'est d'abord l'image, dont il fallait prioritairement rendre compte, de la manière la plus précise et la plus fidèle possible, car c'est à partir de l'image que le sens s'élabore : Précision et clarté de l'image sont mes priorités, parce qu'elle (l'image) est censée définir le sens. Le fait est que les images m'apparaissent avant la pensée ou en même temps et qu'elles ne peuvent être altérées sans en affecter le sens. Il est donc très important pour moi qu'elles soient rendues aussi clairement que possible. D'où, pour le traducteur, cette tendance à amplifier la phrase pour être suffisamment explicite.

 

Par ailleurs, Tsaloumas recherche la concision. Mon obsession pour la brièveté me mène parfois à une extrême concentration et laisse au lecteur une grande part d'imagination. Or si la langue anglaise autorise les raccourcis, le français est moins malléable. Trop de concision déroute le lecteur. Cela arrive parfois en grec et en anglais, mais je pense que le texte en français doit être un peu plus explicite.

 

Or en poésie, le français présente des lourdeurs face à l'anglais : pauvreté du vocabulaire, mots plus longs, accentuation anémiée en fin de phrase (l'accent se balade sur les mots en anglais), abondance de mots grammaticaux (qui, que, lequel, dont...), etc. Résultat : moins de musique, moins de rythme, moins de prosodie, de la monotonie, de « l'ennui, mon frère ». Dès lors, le traducteur doit faire contrepoids à l'imagerie en dynamisant le texte.

 

Comme exemple, partons des deux premiers vers du poème A Farewell :

 

Sailing gingerly along the dipping hill

the ferry met a wind round the Head

 

Dans le premier vers, l'expression dipping hill est d'une puissance poétique remarquable : deux mots et trois syllabes, chacune creusée par la même voyelle “i”, une accentuation équilibrée (DI-pping-HILL = fort-faible-fort) qui dynamise la phrase, renforce l'image (l'élan, le saut, la plongée). Selon Dimitris, l'image doit être scrupuleusement conservée en l'état par une traduction littérale, soit colline plongeante, ruinant par là mes ambitions prosodiques. Pour que l'image reprenne un peu de vigueur, je propose côte abrupte (trois syllabes, une accentuation proche de l'anglais, CÔTe-A-BRUPTe).

 

 


Dimitris Tsaloumas 

 

 

Forte réticence de sa part : une côte ne peut être plongeante, c'est même absurde, me dit-il. Perplexe, je consulte Le Petit Robert : dans le sens de rivage, bord, littoral, une côte ne peut être plongeante, mais dans le sens de coteau, de route en pente, de corniche, possible. Quant à colline (petite élévation de terrain de forme arrondie), il lui est difficile de plonger... Il faut prendre une décision. Je cède : colline plongeante.

 

En fait, la poétique de Tsaloumas autorise une certaine latitude entre ces exigences contradictoires. En effet, sa fiction poétique met en scène, le plus souvent, des personnages en situation, représentés par les pronoms « Je, tu, il,... ». Ainsi, dans le poème A Farewell, le couple « je, tu » peut incarner aussi bien le speaker et un ami, le poète en Grèce et le poète en Australie, la forme et le fond en poésie, le poème et sa traduction, etc.

 

Et nous avons trouvé le bilan équilibré, dit-on dans le même poème. Quelque chose de très intéressant apparaît : quand je lis et corrige votre travail, il me semble […] y voir des choses dont je n'étais pas conscient au moment où je les écrivais. En examinant de près ces choses comme je le fais maintenant, je commence à les apprécier plus qu'auparavant, à découvrir des choses qui, dans le feu de l'écriture, m'avaient échappées.

 

Pascal LAURENT

 

 

Dimitris Tsaloumas, poète grec contemporain vivant en Australie, est pour la première fois traduit en français dans la collection « Orphée » aux Éditions de la Différence. Il sortira en librairie le 23 janvier 2014.

 

Poète de stature internationale, Dimitris Tsaloumas est injustement méconnu dans les pays francophones et plus particulièrement en France. Né en 1921 sur l'île de Léros, alors sous occupation italienne depuis 1912, Dimitris Tsaloumas poursuit une scolarité sous le sceau du bilinguisme (grec/italien) dans un contexte culturel peu ouvert à la littérature. 

 

Ce n'est qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque, passées sous la tutelle de l'Angleterre, les îles du Dodécanèse s'ouvrent à la culture, qu'il découvre la poésie, grecque d'abord (Kazantzakis, Elytis, Séféris, Cavafy…) et surtout anglo-saxonne, notamment T. S. Eliot qui décidera de sa vocation poétique. Il se lie d'amitié avec Lawrence Durrell qui l'encourage à écrire et publie deux recueils de poèmes en 1949 et 1950. L'année suivante marque un tournant dans la vie de Dimitris Tsaloumas.

 

Pour des raisons essentiellement politiques, il part en 1951 pour l'Australie en tant qu'exilé volontaire comme il se définit lui-même, plutôt qu'en émigrant ou réfugié et s'installe à Melbourne où il enseignera les langues vivantes en lycée, se tenant à l'écart de la communauté grecque. Il cesse alors d'écrire, considérant ses poèmes comme insuffisamment plastiques pour se consacrer exclusivement à la lecture. 

 

Ce n'est qu'en 1963 qu'il revient à la pratique poétique, s'estimant suffisamment mature pour écrire et publier en grec des poèmes répondant à une stylistique singulière qu'il a forgée pendant ces dix années de pause créatrice. L'exil volontaire se poursuit jusqu'en 1972, lorsqu'il revient pour la première fois en visite dans son île natale. En 1983, il publie en version bilingue une sélection de poèmes traduits en anglais par Philip Grundy, intitulée The Observatory, qui reçoit le National Book Council Award, suivie en 1985, d'un autre ouvrage bilingue, The Book of Epigrams.

 

En 1988, la sortie d'un recueil conçu, écrit et publié en anglais, Falcon Drinking, marque le début d'une période féconde qui le consacrera comme auteur parfaitement bilingue. D'autres publications suivront : Portrait of a Dog (1991), The Barge (1993), Six Improvisations on the River (1995), The Harbour (1998), Stoneland (1999), New and Selected Poems (2000), Helen of Troy (2007). Son œuvre en anglais sera vite acclamée de manière quasi consensuelle dans un pays ouvertement multiculturel et couronnée de nombreux prix dont le Patrick White Award pour l'ensemble de son œuvre et le prestigieux Emeritus Prize of Australia Council, pour son éminente contribution aux lettres australiennes. Désormais, s'il n'écrit plus qu'en grec, il partage sa vie entre son île natale de Léros et sa terre d'exil à Melbourne, saluant le printemps deux fois dans l'année.

 

Au cours des jours sans fin de mon enfance

je concevais des projets ambitieux

vite égarés, piégés dans les mailles

des rêveries nocturnes.

Seul reste le bateau en papier

lancé un jour d'été dans le sillage

des grands navires à la recherche de continents

dans des océans pas plus vastes

que l'auge où boit notre chèvre.

 

Encalminé dans les années de prospérité,

je gardais un œil discret sur sa route,

et le regardais balloter vent de travers,

monter des vagues folles,

et descendre leurs pentes vertigineuses, 

sécurisé dans sa légèreté, obstinément

en quête d'une terre vierge espérée.