L’arrêt de travail chez les auteurs, ou Tchoupi à la CPAM...

Auteur invité - 05.02.2019

Tribune - auteurs sécurité sociale - CPAM Agessa auteurs - arrêt travail auteur


« L’humour ne sauve pas », a dit Houellebecq. Sans doute parce qu’il n’a jamais eu à envoyer un arrêt de travail à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie.
 
par Sophie Dieuaide
Auteur Jeunesse
Administrateur de La Charte et de La Ligue des auteurs professionnels 


Sophie Dieuïade - crédit photo Jérémie Le Maoût

 
Ça commence par un air perplexe de l’auteur (moi) devant les papiers à renvoyer à son employeur qu’il n’a pas, ça continue avec les cases à cocher où on ne mentionne pas artiste-auteur non plus. Le dysfonctionnement étant célébrissime parmi les auteurs, prévoyante, j’appelle la CPAM. Je suis en attente (j’attends), on va me répondre...

J’écourte, mais ce n’est pas l’envie qui me manque de vous faire vivre ça en temps réel. Bref, x appels plus tard, j’ai un humain au bout du fil. Non, il n’y a pas de case. On me conseille d’écrire « auteur Agessa » en gros sur les feuilles à renvoyer. 

J’ajoute une attestation d’ouverture de droits de l’Agessa (et je ricane tellement je me crois subtile d’y avoir pensé sans qu’on me le demande), j’envoie et j’attends.
J’attends.
J’attends et rien ne se passe.

Je rappelle et on m’apprend que tout est bien reçu, on n’attend plus que le retour de l’Agessa qui doit renseigner sur le montant de mes revenus pour rendre possible le calcul de mes indemnités journalières. 
J’attends.
« J’attends » ne précise pas la durée, optez pour un « j’attends » valant environ une semaine.
J’attends, j’attends et je rappelle.
« Pff... C’est à cause de l’Agessa. Ils n’ont pas répondu à notre mail. Pff... »

Je n’attends pas et j’appelle (hystérique) l’Agessa. Qui a pourtant une réponse imparable : « On n’a pas répondu parce qu’on n’a rien reçu ».
Je rappelle la CPAM. Au standard, on ne comprend plus non plus, mais tout va s’arranger parce qu’on va contacter... le service Expert !

Expert, ça sonne bien quand même, je reprends espoir.

Maintenant que je sais, j’aimerais rencontrer, peut-être épouser, celui qui s’est retenu de hurler de rire en proposant le nom du service. 
Je ne peux pas les contacter, dommage. Pouvoir contacter, ça reste pratique pour exposer son cas. Mais eux, ils peuvent ! Ils vont m’appeler.
En fait, non. Ils m’envoient un SMS n’admettant pas de réponse.
Pour me demander mes fiches de salaires.

C’est là qu’arrive une aide imprévue. Une employée de l’Agessa veut en savoir plus. Elle va les appeler ! En tant qu’association qui se voit confier par l’état la gestion de l’accès des auteurs à la sécu... a-t-elle une ligne directe ? Un accès privilégié, soyons dingues, au service Expert ?
Non.

Aucun. Elle se tarte le standard de la CPAM qui refuse de lui donner des renseignements personnels concernant un assuré (moi, enfin, c’est ce que je croyais encore à ce moment-là). Elle me rappelle. Diaboliques, elle et moi préparons notre revanche. Je lui file tous mes numéros d’identifiant, y compris mon compte bancaire. Elle rappelle et alors ?

Vous devrez attendre aussi. Car j’ai envie d’ajouter que j’aurais probablement déjà abandonné si...

Si... je ne m’étais pas dit que la démonstration serait édifiante pour les auteurs adhérents de nos associations et surtout utilisable face à nos interlocuteurs en réunions sur le statut d’auteur.

Si... dans aucune réunion de concertation avec les ministères aucun intervenant bien dans le confort de son petit statut tout clair n’avait osé suggérer que les auteurs (et leurs prestations) coûtent cher alors qu’ils paient des charges identiques aux salariés et qu’on en voit ici l’intérêt parfait.

Si... je n’avais pas eu en tête que, moi, je pouvais encore m’en passer, mais que faire subir ça depuis des années et des années à des auteurs précarisés, quand on en est informé, est à vomir et accessoirement illégal.

La Charte des auteurs et illustrateurs Jeunesse a alors lancé des questionnaires sur sa page, groupe fermé. Avez-vous des difficultés de ce type ? Soyez précis svp ! Les auteurs en avaient. Tellement. 

De guerre lasse, ils ou elles renoncent aux congés parentaux, aux remboursements. Et ça s’étend à ce que je ne connaissais pas. Les allocations familiales, les médecins... Oui, des médecins qui n’arrivent pas à concevoir qu’écrire est un travail. On est chez nous, on travaillera un autre jour sans doute, quand on sera plus en forme. 

Ça s’étend et ça empire. On apprend qu’un médecin accorde, royal, 3 semaines d’arrêt de travail pour un cancer du sein avec opération et rayons. Le chirurgien ose : « Auteur ? C’est bien, écrire sera pour vous une thérapie. » C’est à pleurer, et je pleure. On n’en est plus à ricaner du service Expert, hein ? Et on se demande pourquoi j’ai commencé en prétendant que l’humour sauve.

Parce que c’est dans l’humour qu’on aurait trouvé une réponse à cet abruti. « Ben, oui, cool, une thérapie ! Et des idées aussi. Comme je suis auteur jeunesse, je vais écrire vite fait Tchoupi hésite pour sa mammectomie. » 

Parce que j’ai développé mon humour à 12 ans en milieu hostile, sur un lit d’hôpital, broyée par une voiture (conduite par un prof en prime).

Parce que les auteurs sont toujours et encore en milieu hostile et qu’on n’a plus grand-chose que l’humour pour dénoncer sans nous fatiguer nous-mêmes et sans fatiguer le public qui n’y est pour rien.

Parce que pendant qu’on parle, la bonne âme de l’Agessa est toujours au téléphone avec la CPAM. 

Elle, elle va obtenir l’explication.
— Madame Dieuaide, ils vous ont radiée en 2010 !
— Mais ils ne peuvent pas !
— Je sais, c’est nous qui prononçons les affiliations ou les radiations.
— Mais euh... alors... pourquoi ?
— La CPAM répond que c’est soit un bug informatique, soit une erreur humaine.

Je reconnais que soit un bug, soit une erreur humaine, j’ai beaucoup ri. Y avait-il d’autres propositions qui justifient qu’on énumère ces deux-là ? Soit une attaque thermonucléaire ? Soit un complot du service Expert ?
Enfin ! Je ne suis plus radiée, je vais toucher mes indemnités journalières, la vie est belle.

Pas tout à fait.

J’apprends ensuite qu’on a 3 jours de carence non compensés que personne n’a pensé à distribuer sur la contribution diffuseur de 1,1 % (le pendant des charges patronales dont le taux doit laisser rêveur n’importe quel entrepreneur).

J’apprends surtout qu’on applique aux auteurs des plafonds de plafonds à se cogner la tête, je livre tel quel le calcul transmis par l’Agessa :
 

Vos revenus 2017 : 58 686 € ÷ 365 jours = 160,78 € ÷ 2 (car 50 % d’indemnité prise en charge par la sécurité sociale) = 80,39 € journalier. Vous ne pouvez pas percevoir le montant journalier de 80,39 €, car il y a un plafond maximum à ne pas dépasser défini par la sécurité sociale qui est de 44,34 €. Compte tenu de ce qui précède, votre indemnité calculée est donc bien de 620,76 € (soit 14 jours x 44,34 €).


Honte à ceux qui font semblant de s’occuper des auteurs. 620 euros maximum pour 17 jours, les auteurs précaires ou pas ont tous intérêt à être beaucoup, beaucoup plus en forme que Tchoupi.
 
Sophie Dieuiade
#PayeTaCulture #PayeTonAuteur



Commentaires
Le montant maximum de 44.34 € par jour (en 2019 45.01) est identique pour tous les salariés, et n'a rien à voir avec le fait d'être auteur.

Après qu'une entreprise qui propose la subrogation pour le maintien de salaire, c'est possible mais pas systématique.



Pour tout ce qui est évoqué c'est effectivement déplorable.
Aaaaah ah ah !!!!

Que c'est Bon, Meeerci pour cette poilade, effectivement vous êtes dingue, Auteur Un métier ? Et pourquoi pas Poète tant qu'on y est...

L'écriture reste "pour les prétentieux" en France, les feneants tout au mieux mais, plus drôle encore vous voulez ?

Quand on est Précaire, on est... Irresponsable. Si, si, riez riez... N'attrapons pas la Sinistrose! Souriressss

Hommage à Tous Ces Penseurs qui, depuis tous ces Siècles, nous ont précédés, grâce à qui... Et tout le reste encore... Hommage à Tous, miséreux messagers.

Merci pour ce témoignage merveilleusement bien écrit, l'humour ? C'est du Bonheur... Quoi de plus beau pour être Sauvé ?!?

Bravo d'avoir rien lâché, même si... Je sais smile
Pour y bosser a la cpam....je peux vous assurer que les salariés font leur max avec ce que la direction veut bien donner comme moyen. Très peu de formation, charge de travail qui augmente, moins dembauches....ce sont malheureusement les assurés qui trinquent mais là haut, ils s'en fichent, ils remplissent leurs objectifs et touchent leurs primes, tout va très bien a l cpam du coup!!!

N'hesitez pas a vous joindre lors d'actions de salariés cpam on a besoin de vous pour qu'enfin les choses changent!
j'avais déjà eu l'occasion de l'évoquer. À Strasbourg, il y a beaucoup d'auteurs, notre association CVPro a obtenu un rendez-vous avec des cadres de la CPAM Strasbourg. Ils avaient expliqué qu'en moyenne, un employé de la CPAM n'avait quasiment qu'une chance de tomber sur un cas "auteur" dans TOUTE sa carrière. Donc, pas de formation professionnelle spécifique, de toutes manière, les cas étant tellement rares que ça ne servirait à rien personne ne peut retenir une procédure pendant des années sans avoir de cas pratique régulièrement. Ces cadres ont filé leurs deux e-mails pour que les auteurs qui avaient un problème puissent leur écrire et régler rapidement ces cas somme toute rarissimes à leur échelle. Tout a ensuite bien fonctionné pour les arrêts maladie et les congés maternité.

Maintenant, c'est une opération qu'il faut renouveler tous les 5 ou 6 ans, je présume.

C'est typiquement le genre de problème que seule une association peut résoudre.
Pour mon arrêt maladie Hernie discale j'ai mis près de deux ans, ça a été tout juste que je dépasse le délai après lequel c'est trop tard (24 mois justement). C'est une amie qui travaille à la CPAM qui a réussi à démêler le truc entre CPAM et MDA. Très compliqué. En fait il y a un formulaire à remplir et renvoyer indispensable à la CPAM pour aller demander à l'AGESSA ou la MDA nos revenus de référence mais il ne nous le disent pas (souvent en interne les fonctionnaires de la CPAM ignorent qu'ils doivent le demander pour le joindre au dossier. Ce document est le document ref 166 de la CPAM. (c'est une attestation sur l'honneur comme quoi on n'a pas travaillé). Sans ce document, ils ne demanderont pas les revenus de référence à l'AGESSA ou la MDA. Le lien de ce précieux document sur le site de la https://www.ameli.fr/sites/default/files/cpam-paris_declaration-sur-honneur.pdf?fbclid=IwAR2tjOTK3xVZSzAEDvX33ETsdOVezbW-jt0Tbx2lbPSGcN8RVEzrwwu5SGw
Bossant moi aussi à l'AM, mais pas du tout dans l'administratif, je confirme le fait que mes collègues travaillent avec la même somme de travail, tout en voyant les retraités pas remplacés, ce qui surcharge quand même pas mal les habitudes de travail.

Autre point de rectificatif, les salariés des CPAM sont des employés du privé, en aucun cas des fonctionnaires (on me la fait souvent cette blague...).

Pour le peu d'artistes que je connais, c'est souvent la MDA qui est décrié dans son fonctionnement ubuesque...
Bonjour,

Je suis affiliée à la même caisse d'assurance maladie depuis plus de 20 ans : le fait que je sois autrice ne devrait donc plus être une si grande surprise pour eux gulp Mais j'ai dû systématiquement me battre pour obtenir l'indemnisation de mes congés maternité et de mes rares arrêts maladie, dont un suspendu au motif que même si mon mari était en réanimation, avec un pronostic vital très engagé, rien ne m'empêchait d'écrire mes "petites histoires". Sic !

Depuis, les rares fois où je suis en arrêt maladie, j'adresse systématiquement un courrier au conciliateur de la CPAM afin d'éviter que la situation ne soit bloquée pendant de longs mois où l'on me demande comme à vous et à répétition l'attestation de mon employeur. Une astuce à connaître !

Bon courage à toutes et à tous
Je suis abasourdi!! j'ai travaillé toutes ma vie dans le privé, j'ai eu la chance de ne pas être souvent malade et les rares fois ou c'est arrivé ma boite faisait le complément pour que le salaire sois identique.

pourtant, étant un gros lecteurs (150 a 200 livres/an) je ne comprend pas que les créateurs de rêve que vous êtes ne gagnent pas mieux leur vie.

Maurice
Le mot "auteur" a un féminin: "autrice" (et même deux: "auteure" si aimez les québecismes)... Pourquoi refuser de l'utiliser?
Bonjour, j’emploie auteur parce Que c’est une fonction, parce que j’aime bien, parce que le mot n’est pas féminisé dans les lois qui nous concernent, parce que je suis habituée, parce que ce n’est pas là que je place mon féminisme... parce que ça doit rester le choix de chacune, non ?
Bravo pour ta patience et ton engagement, qui permettent au moins de clarifier la situation de la faire avancer. Petit détail linguistique qui a son importance : nous payons comme les salariés des cotisations sociales, et non des "charges" : nous cotisons pour nous ouvrir des droits à un système solidaire - même si les droits en question sont difficiles à faire appliquer. Malheureusement, certains interlocuteurs des organismes de gestion spécialisés, la MdA et l'Agessa, semblent avoir une connaissance très lacunaire du fonctionnement de ces cotisations et de ces droits.
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