L'association des Amis de René Char, condamnée à changer de nom

La rédaction - 21.11.2014

Tribune - René Char - légataire universelle - tribunal Marseille


C'est sans doute la première fois en France qu'une décision de justice ordonne à une association de cesser toute utilisation du nom de René Char. Un flagrant délit de censure pour les amis de René Char qui estiment que ce référé est un abus dans la non diffusion de l'œuvre de René Char par son ayant droit.

 

L'Association, contactée par ActuaLitté, nous a communiqué une tribune, que nous reproduisons ici dans son intégralité. 

 

 

Ainsi, le Tribunal de Grande Instance de Marseille ordonne à notre association de cesser toute utilisation du nom de René Char, de modifier sa dénomination sociale ainsi que son site internet, sous peine d'astreinte de 500 euros par jour.

 

Le Président du TGI de Marseille use d'un argument consternant pour se justifier : « René Char, dont la notoriété est grande, ses oeuvres étant notamment publiées dans la Pléiade, n'a pas besoin d'une association portant son nom pour que l'on se souvienne de lui, dans sa ville natale, comme ailleurs» 

 

Cette allégation hasardeuse, ne reflète en rien la dimension humaine et généreuse  du poète. René Char reste un auteur trop méconnu pour la majorité des français. Combien d'entre eux possèdent ses œuvres à la Pléiade ?  A la Cité Char, située face à la maison natale du poète, à l'Isle sur la Sorgue, la plupart des habitants de cet immeuble HLM ignorent qui est René Char et n'ont même jamais lu le poème « Jouvence des Névons ».  

 

Devons-nous comprendre que les associations oeuvrant à la diffusion d'une oeuvre, d'un patrimoine, dans la tradition des grandes sociétés littéraires françaises telles que les amis de Giono, d'Eluard, d'Aragon, ne sauraient prétendre à honorer les hommes de lettres de notre pays ? Il est utile de préciser que celles-ci souhaitent agir « contre les menaces ordinaires, totalitaires ou politiques qui pèsent sur la culture. » (déclaration d'intention des amis de Louis Aragon).

 

La Fédération des Maisons d'écrivain et des Patrimoines Littéraires juge aberrant un tel jugement.

Remettre en cause le rôle des associations loi 1901 et servir les intérêts des ayant droits au détriment du bien collectif constitue bien un flagrant délit de censure... 

 

René Char et ses maquisards en 1943

René Char (au centre) et ses maquisard - vpagnouf, CC BY SA 2.0

 

 

Il est utile de rappeler les faits : 

 

Le 22 janvier 2014, notre association, Collectif des amis de René Char, s'est vue brutalement assignée en référé devant le Tribunal par Marie-Claude Char, veuve et unique héritière de René Char. 

 

Elle se plaint que notre association utilise le patronyme de René CHAR sans son autorisation dans le cadre des dernières élections municipales à Isle sur la Sorgue. 

 

Cette utilisation constituerait un trouble manifestement illicite justifiant de prendre des mesures conservatoires, en ce qu'elle porterait atteinte au droit patronymique et au droit moral de René CHAR. 

 

Il est clairement indiqué sur notre page internet que notre association n'a jamais souhaité «se lancer dans une campagne électorale », mais seulement participer aux élections municipales en interpellant chacun des candidats sur la nécessité d'une politique culturelle en faveur de la mémoire du poète 

« Notre déclaration de campagne n'est pas une déclaration de candidature, même si notre candidat, c'est René Char. 

C'est un manifeste pour la culture à l'Isle-sur-la Sorgue auprès des lislois et des lisloises: l'espoir d'une réhabilitation de RENÉ CHAR, l'homme de résistance de haut rang, l'homme de lettres et le poète. »  

Marie-Claude CHAR veut faire preuve d'autorité mais surtout souhaite «régler ses comptes » avec la commune de l'Isle-sur-la-Sorgue, dont elle a été adjointe à la culture et avec laquelle elle est en violent désaccord, sûrement avec quelques raisons. 

 

Au cours de ces évènements, il est apparu clairement que cette question était au centre du conflit et que ses différents avec le Maire de la commune guidaient l'ensemble de ses décisions. Il est dommageable que notre association en soit victime alors qu'elle n'a rien à voir avec ces conflits d'ordre politique.

 

Les ambitions et les projets de l'association des amis de René Char

 

Nous avons fait le constat d'une absence presque totale de vie culturelle dans notre ville de plus de 20 000 habitants qui bénéficie d'une importante présence touristique au cœur d'une région réputée au niveau international. L'offre culturelle de L'Isle-sur-la-Sorgue est pléthorique : pas de cinéma, pas de festival, pas de concert. Pourtant, toutes les villes voisines se sont attachées à développer une vie culturelle dynamique dans leur cité.

 

Le Vaucluse est un des départements français qui lit le moins,  confronté à des taux de chômage au dessus de la moyenne nationale -notamment à Isle sur la Sorgue- et à a montée inquiétante des extrémismes politiques.

 

Face à cette situation, l'association choisit une autre voie : La culture  qui « est un formidable levier de croissance économique et de création d'emplois » (Rapport du Ministère de l'Economie et des Finances et du Ministère de la Culture de décembre 2013.) Notre projet consistait à développer un pôle culturel à l'Isle-sur-la-Sorgue, autour de l'œuvre du poète, figure emblématique de la Commune.  

 

Notre volonté n'a pour autre ambition que de réhabiliter « l'enfant du pays » dans sa ville natale, avec tout particulièrement la revalorisation de la maison des NEVONS, ancienne demeure de René CHAR, et de son parc. Aujourd'hui, le "château" comme le désignait le poète est encastré dans une cité HLM à l'entrée de l'Isle-sur-la-Sorgue . Un parcours poétique dans la ville contribuerait à cette réhabilitation. 

 

Nous avons pris soin de ne jamais citer le nom de l'auteur des « Feuillets d'Hypnos » dans un but commercial ni de promouvoir un évènement, mais uniquement dans un contexte culturel et  artistique  et toujours après avoir pris contact avec Marie-Claude Char. 

 

Nous avions même souhaité qu'elle soit  la Présidente d'honneur de notre association. Toutes les initiatives de notre association ont été largement plébiscitées et relayées par la presse jusqu'au niveau national.

 

Présence et mémoire du poète à Isle sur la Sorgue 

 

La « Maison René Char », rebaptisée « Centre d'Art Campredon » suite au refus du maire actuel de poursuivre le travail sur la mémoire du poète,  proposait au public une collection de manuscrits, dessins, peintures et objets d'art ayant appartenu à René Char. L'abandon de cette collection, de ces objets précieux par la municipalité  en 2009 ainsi que le changement de nom du lieu posent avec acuité la question de la pérennité de l'œuvre du poète dans la ville et invitent à la recherche d'une nouvelle géographie de la mémoire. 

 

Un vrai débat subsiste. Une action reste à mener pour la réhabilitation de la mémoire de René CHAR largement réclamée par les habitants. Réhabilitation du poète confisquée avec le conflit persistant entre l'héritière de l'œuvre et le maire en fonction, opposition née sur des divergences personnelles, mais surtout du fait d‘une ambition politique ayant guidé des décisions très maladroites sur la conservation du patrimoine de René Char.

 

Une étudiante en science politique évoque ce conflit dans sa thèse : « Ainsi, après avoir fondé la légitimité de l'Isle-sur-la-Sorgue à s'approprier la  figure de Char comme constitutif de son patrimoine culturel local, il fallait avant tout déterminer les moyens qui étaient mis au service de cette politique culturelle de l'institutionnalisation de son patrimoine. Et ce moyen, nous l'avons compris, c'est cette belle institution muséale que constitue l'Hôtel de Campredon, dont la création et le fonctionnement ont nécessité à travers les années, des efforts humains, financiers et administratifs considérables. Toutefois, c'est aussi cette institution muséale consacrée à René Char qui fut elle-même le théâtre d'un affrontement violent entre des stratégies concurrentes soutenues par des légitimités opposées et qui a donc cristallisé toutes les tensions. 

 

Sans pour autant essayer de comprendre les raisons de cet échec, force est de constater que le « musée René Char » n'est plus et que par ailleurs, il n'y a plus rien à l'Isle-sur-la-Sorgue pour rappeler la mémoire de « l'enfant du pays » si ce n'est un établissement scolaire qui porte son nom. » 

Assigner en justice notre association bénévole, est la preuve même d'un abus, non pour protéger légitimement l'œuvre de René CHAR d'exploitations attentatoires mais surtout pour empêcher sa diffusion à L'ISLE-SUR-LA-SORGUE. 

La mairie actuelle n'a pas souhaité soutenir les initiatives culturelles positives qui auraient pu créer une dynamique nouvelle autour de la mémoire de René Char.

La population de l'ISLE SUR LA SORGUE, toute entière prise en otage d'un conflit, pâtit réellement  de ces désaccords politico-personnels. 

La résultante d'une telle confiscation de la mémoire de René CHAR, dans sa ville natale, est la disparition diffuse de son œuvre en Provence. Le risque étant que dans quelques années les écoliers de l'Isle sur Sorgue ne sachent plus qui est René CHAR… 

« N'allez pas croire que je fais un procès facile à mon époque. Je ne la regarde pas sans responsabilité ni remords s'enfoncer dans son destin qui n'est pas précisément celui de la générosité, celui du mal ramené à des limites non catégoriques. » René Char

 

 

L'association Les amis de René Char fait appel de ce jugement.

 

Elle modifie sa dénomination sociale et son site internet pour « Terre de poètes » lors de la tenue de son assemblée générale extraordinaire, prévue le vendredi 21 novembre 2014 à Isle sur la Sorgue, au siège de l'association située au 31 rue de la République.