L'Europe fit 'l'amer constat que les guerres étaient nécessaires et absurdes'

Clément Solym - 13.09.2012

Tribune - histoire - europe - humanisme


La parole aux auteurs des éditions de la Différence :

Selon la légende grecque, Europè, fille du roi de Phénicie, jeune et belle princesse d'Asie, va sur le rivage de la mer. Elle plaît à Zeus qui se change en taureau blanc pour l'approcher. Quand, par jeu, elle monte sur son dos, il l'enlève, gagne la Crète à la nage et, ayant repris sa forme, s'unit à elle près de Gortyne, sous un bosquet de platanes que l'événement rend à jamais verdoyants. 

 


 

 

Ce rapt divin, présumé connu d'Homère (Iliade XIV, 321), serait à l'origine, dès le VIe siècle avant notre ère, de la désignation sous le nom d'Europe des terres occidentales dont la Crète constitue une extrémité. Un siècle plus tard, Hérodote avoue ignorer l'origine du nom Europe donné à l'Occident, mais refuse de croire qu'il le doive au mythe. « On sait bien, dit-il, que cette femme, Europe, était une Asiatique, et qu'elle n'est jamais venue dans le pays que les Grecs appellent aujourd'hui l'Europe » (IV, 45). 

 

Au vrai, le nom d'Europè, dans lequel un Grec pouvait entendre « Large-Visage » (euru- « large », et op- « visage »), serait l'adaptation d'un mot sémite, Ereb « Couchant » (cf. Hroub en arabe « Ouest, Occident »). Ereb s'oppose à celui d'As(s)u « Levant », d'où provient le nom Asie. 

 

L'Europe doit ainsi son nom à l'Orient. Aux IIIe et IIe  millénaires, le bassin de l'Égée formait avec la façade maritime de l'Asie une banlieue du Proche-Orient riche d'intenses échanges commerciaux. La civilisation hellénique s'y est nourrie puis, après l'invasion dorienne du Xe siècle, opposée. Et les poèmes homériques ont forgé, au travers de la guerre de Troie, le mythe d'un hellénisme en lutte contre les civilisations asiatiques.

 

Hippias d'Élis rapporte que Asia et Europè étaient les deux filles aînées d'Océan. Entre les deux, Zeus choisit Europè. En d'autres termes, les Européens se sont rêvé habitants d'une terre élue et fécondée par l'amour du premier de leurs dieux. L'Occident voit le soleil après l'Orient ; il est l'Hespérie, l'espace vespéral, le Soir, l'Après-Jour. De là une attirance nostalgique pour l'Est et le chérissement d'un repaire divin, le sol européen. Les gens d'Hespérie se sont tournés vers la source de la lumière diurne, comme, en sens inverse, la belle Europè, dont le teint, a-t-on pu dire, était sombre, s'est laissé attirer par le taureau éclatant de blancheur. Il est apparu que l'Ouest, malgré sa destinée lugubre, était à occuper comme une immensité bénie, quand l'Est aurait exigé une conquête.

 

 

Jean-Paul Savignac

 

 

Un beau texte de Guy de Maupassant dépeint la splendeur du soleil mourant dans la baie du Mont-Saint-Michel. C'est l'image même de l'Occident plongeant dans son drame cosmique. « Je l'avais vu d'abord de Cancale, ce château de fées planté dans la mer. Je l'avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux. Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensité des sables était rouge, l'horizon était rouge, toute la baie démesurée était rouge ; seule, l'abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre, comme un manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve, invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les pourpres du jour mourant. » (La Légende du Mont-Saint-Michel, Contes et nouvelles, Albin Michel, 1964)

 

Cette terre soumise au temps déclinant, se soucia, consciente d'être mortelle, de conjurer la fuite du temps ressentie comme une hémorragie de l'Être. 

 

Malgré son attirance pour le Proche-Orient (conquête d'Alexandre, Empire romain,  Croisades, Voyage(s) en Orient des écrivains européens), l'Europe s'est voulue terre joviale, c'est-à-dire joyeuse, avide d'honneurs et dominatrice. Héritière de Rome, du christianisme et de la rationalité grecque, elle commence par s'édifier au Moyen Âge avec l'entreprise carolingienne : Angilbert, en 799, appelle Charlemagne « chef vénérable de l'Europe, roi et père de l'Europe, maître du monde et sommet de l'Europe ». Puis l'essor économique des Grandes Découvertes dresse son triomphe. 

 

Face à la sérénité, à la sagesse, à la contemplation qu'elle a continué d'imputer à l'Orient, l'Europe s'est regardée, sondée, explorée. En cherchant son image, elle a exploité son étendue et ses profondeurs. En cherchant à fixer son image, elle adopta l'écriture, qu'elle doit à l'Orient (invention lointaine attribuée à Cadmos, le frère d'Europè !). Elle la simplifia et l'utilisa à l'envi au point de fonder enfin sa pérennité. 

L'écriture arrête la pensée et détermine l'être des mots qui constituent l'outil par excellence de la conceptualisation et du raisonnement. De là une analyse du réel, la distinction de l'Art, de la Religion, de la Science et de la Technique, surtout la découverte de la valeur de la personne humaine puis sa capacité d'initiative, sa liberté, son esprit critique et sa responsabilité. L'instinct de conquête s'est systématisé. L'Europe s'est élancée avec la conviction et la volonté de jouer le rôle de guide des autres peuples. Elle a fait la guerre sur son sol, a déployé ses dominations coloniales et mondiales, est devenue son histoire.

 

D'après l'un des auteurs de L'Histoire générale de l'Europe (PUF., 1980), les Européens ont fait l'amer constat que les guerres étaient nécessaires et absurdes, que le modernisme a entraîné les esprits dans son maelström rageur et que la sagesse a été perdue. Doutant d'eux-mêmes après les deux guerres mondiales, ils se sont abandonnés au mercantilisme planétaire et repliés sur soi en lâchant la bride aux particularismes et aux communautarismes, à la contre-culture et à tout ce qui en découle : surréalisme, anti-patriotisme, « la fête », musique exotique, rock, drogue, débridement sexuel, écologie, en un mot au rejet de la société dynamique qui était devenue le propre de l'Europe. Il y a eu retour mythique au morose désir wagnérien de mourir, de la même manière que l'Occident vient s'occire à l'ouest.

C'est ailleurs maintenant, presque dans le monde entier, que se développe ce qui a fait la vertu et la gloire de l'Europe : formation culturelle, innovation technique, productivité et discipline du travail, capacité de création et autocritique salutaire.

 

Restent les valeurs fondamentales qu'il faut, au point où nous en sommes, rapatrier, voire ressusciter de toute urgence, et maintenir, afin de lutter contre l'affaissement moral et l'effondrement économique dans lequel le Mercantilisme généralisé entraîne la planète :

  • le respect de la personne humaine (codifié par les Droits de l'Homme),
  • l'individualisme au service des autres,
  • l'amour de la vérité (adéquation au réel associant démonstration logique, raisonnement mathématique et expérimentation critique),
  • l'attachement à la liberté,
  • le sens de la mesure,
  • l'universalisme, c'est-à-dire un élan pour maîtriser le monde intérieur et extérieur et  le rendre valable pour tous en vue de la réalisation de progrès,
  • le respect de la raison, que manifeste la passion de la dialectique, laquelle aboutit à la déduction, qui entraîne l'assentiment intime de l'intelligence.

 

Ce programme, qui mérite d'être activement mis en œuvre, donne toute sa raison d'être à l'Europe, dont la diversité de langues, d'idées et d'usages se résout dans cette conception humaniste. C'est là le noble sursaut d'un continent qui ne se sait que trop menacé de disparaître, mais qui, tel le taureau d'Europè, emporte son désir au cœur de la nuit à venir.

 

 

Jean-Paul Savignac développe son travail d'écrivain et de traducteur dans trois domaines : le latin, le grec et le gaulois. Il a publié à La Différence : « Merde à César ». Les Gaulois, leurs écrits retrouvés (2000), Le Chant de l'initié et autres poèmes gaulois (2000), Les Oracles de Delphes (2002), un Dictionnaire français-gaulois (2004), et, dans la collection « Essai », un ouvrage sur Le Mythe antique (2008).

 

Vient de paraître, dans la collection « Mythologie des lieux », un beau livre sur Alésia (2012).