L'invitation de la Foire du livre de Francfort à la France : lettre d'un libraire

La rédaction - 09.09.2014

Tribune - Foire Francfort - France invitation - livres lecture


Yannick Poirier, propriétaire de la librairie Tschann, située dans le VIe arrondissement, a fait parvenir à la rédaction de ActuaLitté une lettre ouverte, ou une tribune c'est selon, étoffée de multiples remarques, quant à la présence de la France à Foire du livre de Francfort pour 2017. Ce courrier, que nous reproduisons ici dans son intégralité, pourra sembler assez dense, mais reflète un faisceau d'inquiétudes exprimées par le libraire.

 

Nous publierons demain, un article complet concernant le sujet. Le Bureau du Syndicat National de l'édition doit en effet se réunir pour donner une position claire des éditeurs sur leur présence à Francfort. Ce qui apparaît d'ores et déjà comme assez complexe, c'est de prévoir quelle sera la volonté politique, pour un déplacement chiffré à 9 millions $, alors que la France aura connu des élections présidentielles, quelque temps auparavant. 

 

Par ailleurs, et s'il faut rester dans le strict domaine éditorial, les relations avec l'Allemagne sont aujourd'hui excellentes, et certains ne comprennent pas, de prime abord, pourquoi s'engager dans un tel déplacement. 

 

Frankfurt Buchmesse

Frankfurt Buchmesse - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

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Chers Tous,

 

Il y a un mois Tschann recevait l'information que la lettre qui suit développe. Nous avons alerté qui de droit, principalement les éditeurs, pour éviter une honte supplémentaire sur la scène internationale. Je vous invite à transmettre la nouvelle rapidement aux personnes les plus compétentes et susceptibles d'agir favorablement, pour un dénouement heureux de toute cette triste affaire. 

 

 

En juillet 2013 l'Allemagne demande à la France qu'elle soit l'invitée d'honneur de la Foire de Francfort en 2017. Fin août 2014, la France n'a toujours pas répondu à l'Allemagne.

 

La France, par le travail soutenu des professionnels du livre y est très présente en octobre, chaque année. Elle y expose, sur une surface de 2 800 m², 190 éditeurs, représentatifs de la diversité de l'édition.

Les éditeurs y travaillent avec une intensité qui fait ressembler la vie parisienne à une longue promenade tranquille. Certains avouent même n'avoir jamais eu le temps de visiter Francfort. Tous sont intarissables sur la rentabilité pour leur maison de ces trois jours de signatures de contrats tous azimuts.

 

Alors que signifie être invité d'honneur de la Foire de Francfort ?

 

Cette ville située dans le Land de Hesse, siège de la BCE, est la troisième ville d'affaires d'Europe, un tiers de sa population est international et le PIB par habitant y est le troisième plus fort d'Europe (source : Frankfurt Economic Development GmbH). La Foire internationale du livre qui s'y tient depuis 1520 est toujours considérée comme le premier marché mondial de l'édition.

 

Les organisateurs de la foire de Francfort, appuyés par le gouvernement allemand, ne demandent pas au seul secteur de l'édition d'être Invité d'honneur mais à tous les secteurs d'activité français en lien avec l'écrit. Quel secteur ne l'est d'ailleurs pas dans notre pays ?

 

Pour autant profitons de cette invitation pour montrer à une plus grande échelle la diversité de notre production, notamment en jeunesse et en bandes dessinées/romans graphiques auprès d'un public rajeuni (ce segment de la production représentant désormais le plus gros chiffres d'affaire en cessions).

Au delà du marché du livre, accepter d'être Invité d'honneur en 2017, c'est, devant le monde entier, consolider le socle franco-allemand sur lequel se construit l'Europe. C'est aussi célébrer le travail constant accompli par les femmes et les hommes de culture de nos deux pays en faveur d'une convergence des politiques de l'économie du livre ( depuis le Traité de l'Élysée en 1964, jusqu'au Forum sur l'avenir du livre de Berlin en 2013 et le Forum de Chaillot en 2014).

 

Accepter d'être Invité d'honneur de l'Ausstellungs- und Messe-GmbH (AuM), filiale de la Fédération allemande du Commerce du livre (Börsenverein des Deutschen Buchhandels e.V.) c'est aussi montrer notre envie réelle de projeter notre pays sur une scène internationale très fréquentée. Se présenter à Francfort pendant la Foire du livre c'est rappeler et affirmer qu'en France le livre et l'écrit tissent avec nos institutions, notre culture et son peuple une histoire singulière et unique qui sont des facteurs majeurs d'unité et de rayonnement. Cette histoire singulière continue d'être exemplaire aux yeux de beaucoup d'autres pays européens, à commencer par l'Allemagne. Il faut sans doute y voir là une des raisons de l'invitation lancée à la France (habituellement ce sont les pays qui font la démarche de soumettre leur candidature).

 

Aller à Francfort, c'est aussi en 2017 montrer une France et une Allemagne qui, autour du livre, réunissent le meilleur de leurs activités marchandes, commerciales, artisanales, touristiques et culturelles. Une telle fête, une si grande foire ne se refuse pas. Éclairer les qualités de notre pays à la lumière de l'écrit, c'est donner à l'Europe et au monde le signe de notre singularité dans le concert des nations. Accepter l'invitation c'est construire avec et par le livre l'Europe de demain. Le secteur français de l'édition a-t-il si souvent l'occasion de dire au monde entier qu'il constitue l'un des secteurs majeurs de notre économie (première industrie culturelle à l'exportation), que tous les autres secteurs le tiennent en haute estime et qu'à ce titre ils sont fiers et heureux de l'accompagner à Francfort ? En France rien ne survient qui ne devienne fait de culture et d'histoire par le livre : c'est là notre « marque de fabrique », il est temps de le réaffirmer. Francfort est le lieu de la plus grande audience pour ce message.

 

Le pavillon d'honneur qui accueille le pays invité est appelé le Forum. Sous cet immense chapiteau de 3 000 m² le pays mis à l'honneur déploie les qualités qui font sa singularité. Les meilleurs atouts culturels et économiques de notre pays y seront présentés, comme les projets les plus innovants dans le domaine du numérique, le lien les unissant au domaine de l'écrit y sera partout exposé, que ce soit par l'abondante bibliographie française touchant tous nos domaines d'activités (les livres techniques, scientifiques, professionnels, etc), ou même par l'immémoriale compilation de nos institutions qui, de Philippe Auguste à François Hollande, légitime l'action de tout citoyen en l'inscrivant dans les grands livres de nos archives nationales. Imaginons ce Forum à l'antique, la France y donnant l'image du pays où l'archive la plus ancienne est contemporaine du futur des entreprises les plus performantes. Le livre français est toujours là où se joue l'avenir de notre pays.

 

Alors, comment expliquer le refus d'y aller lorsque tous les pays en plein essor économique, de la Chine au Brésil demandent de s'y rendre ?

 

Certains opposent aujourd'hui que l'édition a peu à retirer en volumes d'affaires de cette invitation. Rien n'est moins sûr. Aucune étude solide de semble avoir été menée. Un éminent conseiller du livre, à la pratique ancienne des institutions de la Cinquième République, apporte une réponse très attristante à cette question et laisse entendre que les différents ministères ne travaillent pas assez ensemble. Lorsque Jurgen Boss, le directeur de la Foire, adresse son invitation en 2013 à l'Élysée, au Quai d'Orsay et à la rue de Valois, chacun attend de l'autre le signe qu'il faut accepter. Le ministère de la Culture et de la Communication est considéré comme le principal récipiendaire de l'invitation à laquelle il ne réagit pas officiellement. Chez les professionnels, seul le Syndicat national de l'édition (SNE) est sollicité. Pour l'édition, l'année 2013 était économiquement difficile, 2014 semble prendre le même chemin. 

 

La direction du SNE suppose, sans complètement le vérifier auprès de ses adhérents, que les éditeurs ne souhaitent pas s'engager. Ainsi de juillet 2013 à aujourd'hui les mois passent sans que les éditeurs soient correctement informés de l'invitation de l'Allemagne. Les auteurs, via la Société des Gens de Lettres ou la Maison des Écrivains et de la Littérature auraient aussi pu être consultés. Ils sont tenus à l'écart de la réflexion. Quant au monde de l'économie et des grandes entreprises françaises présentes en Allemagne et susceptibles d'apporter soutiens ou sponsoring, il est tout simplement ignoré, moins par volonté que par négligence et par faiblesse.

 

Le sursaut qui permettrait au monde de l'édition, mais aussi au Ministère de la Culture et de la Communication et à l'Élysée de sortir de cet étrange silence de plusieurs mois est pourtant à notre portée.

 

La rentrée parlementaire et ses questions au gouvernement rendra public un dossier que visiblement la haute administration ne sait plus comment traiter. Les éditeurs, acceptant l'invitation, récupéreront alors l'écoute de l'État et le respect du lectorat. Une réponse favorable de l'Élysée mettra les ministères en ordre de marche pour engager les partenaires de la société civile autour de cette invitation. Ces partenaires, parce qu'ils y ont intérêt, réuniront les fonds nécessaires à l'engagement d'Invité d'honneur. Le prestige international de notre édition mérite largement cet effort. Les conditions économiques, politiques et culturelles semblent pourtant réunies pour que se préparer dès aujourd'hui à cette invitation soit le signal d'un sursaut pour une France qui peine à croire aujourd'hui en elle-même.

 

Tschann Libraire

Yannick Poirier