Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La chasse aux tigres de papier

Clément Solym - 20.09.2011

Tribune - beigbeder - apocalypse - livre


Le livre est mort ! Ou tout comme.
En tout cas c'est pour bientôt.
Même pas demain, non !
Pour tout à l'heure.
La chasse aux tigres de papier est ouverte !

C'est l'apocalypse de carton-pâte de Frédéric Beigbeder.


Fréderic Beigbeder n’est plus homme à se faire pincer en compagnie de Liberati avec trois grammes de Colombienne en poche. Le nouveau Beigbeder est un croisé gidien. Un prosélyte de la pâte à papier qu’il est venu défendre samedi sur le plateau d’On n’est pas couché. Incidemment, il venait aussi y assurer la promotion de Premier bilan après l’Apocalypse devant un parterre critique atone, qui a fait semblant de ne pas remarquer que faire sa rentrée littéraire avec un simple catalogue de lecture avait, pour un auteur de sa surface, toutes les apparences d'un foutage de gueule en règle. Seulement, Beigbeder a été assez longtemps critique littéraire pour ne pas s’illusionner sur son propre compte. Il sait bien qu’avec son Bilan, il passe définitivement dans le camp des gagne-moyens de la littérature. De ceux qui, infoutus de se résoudre à faire le nègre de luxe comme n'importe quel Dan Franck, en viennent à remplir les tables des librairies d'opuscules insignifiants, mais dont l'à valoir est d'ordinaire grassement négocié. Bref, alors qu'il se rêverait en Nick Tosches, le voilà qui se retrouve en Éric Neuhoff. Dur !
 

Alors, en guise de préambule à son Bilan, il s’est choisi une juste cause. Queffelec a le Bugaled Breizh, Beigbeder sera le pourfendeur du numérique, lui aussi responsable d’un naufrage : celui du livre. Pas bête ! D’autant que sans l’ombre d’un contradicteur, il a tout loisir de déployer son argumentaire à l’appétissant parfum de madeleine. On sera bien inspiré d’y voir l’hommage rendu à celui qui « longtemps s'est couché de bonne heure » par celui qui longtemps s'est levé tard. Les livres, bon sang ! mais c’est l’odeur, le sensoriel. Le sensuel. C’est le papier jauni, asséché, rendu rêche par le passage des ans. Les livres ce sont ces « tigres de papiers aux dents de carton […] sur le point de se laisser dévorer ». Et par qui, donc ? Mais par ces horribles tablettes numériques ! Machines du démon qui arasent tout. Elles mettraient — petites salopes binaires – Les Fleurs du mal au niveau du premier Musso venu. Comme si les promiscuités de rayonnages n'induisaient pas, elles aussi, d'insolites cousinages. Dans les mieux fréquentées des librairies Cohen voisine avec Cohelo et Jardin avec Jarry.


Seulement Beigbeder mélange tout et n'avance que des arguments de moines copistes, lui qui pourtant n'hésite pas à en appeler à la sainte mémoire de Gütenberg. Ainsi, de qui parle-t-il, lorsqu'il dit penser que les gens téléchargent pour ne plus lire ? À ceux qui, aujourd’hui, fréquentent les librairies pour ne pas acheter de livres, ou à ceux qui en achètent pour ne pas les lire ? Car, bien entendu, le téléchargement ne peut être qu'illégal. Le spectre de la gratuité ne tarde d'ailleurs pas à s'imposer ans son discours. L’utilisateur de tablette est nécessairement un fraudeur. Un voleur. Un affameur d’auteurs. Pourtant, mieux que quiconque, Fréderic Beigbeder – dont l'intégrale minorée du présent opus est disponible sur l'iBookstore – devrait être mieux placé que n'importe qui pour savoir ce que l'argument a de fallacieux. Il est vrai que, dans le monde littéraire qu'il fréquente, il y a sans doute plus d'auteurs qui gagnent leur vie de leur plume que dans le mien. Ce qui doit les dispenser de s’intéresser aux avenants de contrats que leurs éditeurs n'auront pas manqué de leur faire parvenir à propos des droits numériques. Et en la matière, l’offre pourtant famélique du moment ne les sert pas trop mal.

 


Et puis, bien sûr, on n’échappe pas à l’invocation du mojo suprême : le marché du disque, tué, assassiné, violenté, par le mp3 et le téléchargement illégal. Les modestes expériences discographiques de notre écrivain DJ ne lui permettent vraisemblablement pas d’avoir sur la question tout le recul que son passage chez Flammarion lui donne sur l’édition. Sans doute pour cela qu’il néglige de préciser que les deux marchés ont bien peu en commun. Ou que les majors du disque se sont tirés avec une constance stupéfiante, non plus une balle, mais tout un chargeur dans le pied en refusant de voir ce que l’évolution vers le format de numérique avait d’inéluctable. Il oublie de dire qu’à l’inverse du livre, cette révolution s’est opérée en deux temps et qu’un support numérique aussi imparfait et peu pérenne que le CD ne pouvait que prendre de plein fouet le choc de la dématérialisation. Enfin, il fait mine de ne pas savoir que la musique était déjà devenue un mass product. Ce que les grandes officines éditoriales ne sont jamais parvenues à faire avec le livre, en dépit d’efforts pourtant soutenus.


Ne soyons pas candides, pour autant. Bien entendu que le numérique amène son lot de questions et de problèmes. C’est toujours le cas lorsqu’apparaît un nouveau format. Il ne s’agit de rien d’autre que cela. Tant pis pour les grands mots des prophéties millénaristes de Beigbeder qui rappellent les objections soulevées par l'apparition du format poche, accablé, en son temps, de tous les maux. Or il ne viendrait aujourd'hui à personne, l'idée de remettre en question le modèle économique qui en a résulté. Le Grand Format n’est pas mort, au contraire. Mais il y a plus ! Dans notre pays, le tirage moyen d’un roman tourne autour de huit mille exemplaires. Un chiffre à sérieusement pondérer cependant, car si l’on allège le calcul des cinq ou dix pour cent des plus grosses ventes, un livre qui dépasse les mille exemplaires est déjà considéré comme rentable. De sorte qu’aujourd’hui, la reprise poche est une manne sans laquelle plus aucun auteur ne pourrait espérer survivre.


Aussi, en admettant qu'elles fussent autre chose qu'une simple posture, les inquiétudes de Beigbeder, sont celles d'un auteur qui est du bon côté de la balance comptable. Bien distribué numériquement, il vendra (proportionnellement) tout autant qu’en papier. Mais pour les petites mains de la littérature, les nouveaux pauvres du verbe — pour l’immense majorité des écrivains, en somme — ceux pour qui la reprise poche reste l'exception et la juteuse reprise, ce club est carrément inaccessible. Le numérique est alors une chance qu’on ne peut pas ne pas saisir. Une chance de faire mieux connaître nos ouvrages, d’aborder aussi une nouvelle forme de création. De continuer de faire vivre la littérature, tout bonnement (même si, elle, ne nous fait pas vivre). On ne parle, et n’avons jamais parlé que de ça. Les Beatles chantaient l’histoire de cet homme qui voulait être un paperback writer, eh bien nous, nous voulons être des digital writers.

Pas que…

… mais aussi.

En son temps, Julien Gracq avait l’honnêteté de s’opposer à la parution de ses livres en poche, ce format qu’il méprisait tant. S’il avait ce panache qu’il lui envie tant, Fréderic Beigbeder pourrait faire de même avec les versions numériques de ses romans, mais ce serait dommage. Ce serait oublier qu’en papier ou sur écran, les tigres sont chez eux là où on les sert par une bonne histoire et de l’émotion.


Éric HOLSTEIN

D'abord critique, puis éditeur et directeur artistique pour le compte des éditions ActuSF, Éric Holstein est l'auteur de plusieurs nouvelles et de deux romans, dont le dernier — D'or et d'émeraude — sera prochainement disponible en version numérique avec les éditions Mnémos et Studio Walrus.