La fin du spectacle, par Sophie Adriansen

Auteur invité - 13.07.2018

Tribune - Sophie Andriansen tribune - fin spectacle auteure - métier auteur livres


Quand mon premier livre est paru, on m’a demandé si j’allais cesser de travailler. J’étais alors salariée dans un grand groupe, et j’avais signé pour ce livre un contrat offrant 8 % de droits d’auteur, à partager entre deux co-auteurs, sur un ouvrage vendu 16 euros. 64 centimes par livre pour moi, versés au mois de juin de l’année N+1, et imposables.

 

© Melania Avanzato pour Fleuve éditions


 

Combien d’exemplaires aurait-il fallu écouler pour que je quitte l’emploi grâce auquel je payais mon loyer  ? Avec cette question, j’ai néanmoins pris pour la première fois la mesure du fantasme qui entoure l’écrivain, n’est-il l’auteur que d’un seul livre. 

 

Riche.

 

A la publication de mon deuxième livre, j’ai fait le grand saut, en conscience et en connaissance de cause. Être entièrement disponible pour l’écriture, qui m’anime depuis toujours, avec l’espoir fou d’en vivre. Je n’ignorais pas que, pour beaucoup d’appelés, il ne se trouve que peu d’élus. Je n’avais pas encore touché le moindre euro de droits d’auteur.

 

Sept ans plus tard, dont deux à tenir grâce au RSA, je ne vis plus sous le seuil de pauvreté. Pour y parvenir, j’ai publié trente livres, plusieurs dans de grandes maisons d’édition. Pour y parvenir, je vais régulièrement parler de mes romans dans les établissements scolaires. Pour vivre bien, j’ai également fait d’autres choix  : cesser de consommer ce qui n’est pas indispensable, et quitter Paris.

 

Aux jeunes lecteurs que je rencontre dans les classes, je cite Confucius  : « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie. » Je vis de ma passion et j’en savoure l’immense satisfaction, j’ai choisi la situation qui est la mienne, mais le fait est que je travaille. Avec passion, mais je travaille – à temps plein. Week-ends inclus.
 

Et que ce travail comporte une part de lutte, pour faire respecter ledit travail d’une part, pour obtenir des informations sur ce qu’il rapporte, puis les sommes correspondantes, d’autre part  : l’édition est un milieu opaque, les éditeurs sont les seuls à détenir les chiffres qui pour les auteurs deviendront une rémunération, il leur arrive de ne pas les donner, ou plus tard que prévu, ou en partie seulement.

Les auteurs n’ont d’autre choix que de leur faire confiance.

Sur un marché fluctuant et agité par des forces mystérieuses, comme la plupart des marchés. Le droit d’auteur, fonction du succès d’un livre, et nullement du temps passé à l’écrire, est par essence un revenu imprévisible.

Quant aux rencontres rémunérées, elles le sont souvent dans des délais qu’aucun autre secteur ne tolérerait. Les revenus de l’auteur dépendent donc en partie d’actions sur lesquelles il n’a pas de prise, et son pouvoir d’achat, avec la hausse des charges (non compensées comme c’est le cas dans la plupart des autres secteurs d’activités), a déjà baissé.
 

Pourquoi la réforme du régime social des auteurs inquiète

 

Comment, avec tant de spécificités, espérer que subsiste un statut dont la précarité rime déjà avec fragilité lorsqu’il sera intégré au régime général  ? La particularité du régime des artistes auteurs devrait au contraire être renforcée.

L’oisiveté peut être un choix, dont il faut assumer les conséquences. Mais à quelles fins pénaliser ceux qui travaillent en les privant des maigres fruits qu’ils récoltent  ? Et comment accepter que le gouvernement méprise à ce point les instances qui représentent les auteurs (au sens large)  ? 
 

Qui écrira des livres, demain, si les auteurs, déjà équilibristes, sont précipités à terre par les mesures gouvernementales  ? Quel sera alors le visage du monde de l’édition  ?

 

Je travaille et j’aimerais continuer à le faire.
 

Parce que je ne veux pas d’un monde sans livres. Parce que je souhaite que la production éditoriale continue à refléter la diversité, donc la richesse, de notre société. Parce que je rêve que tous ceux qui ont quelque chose à dire puissent le faire, même si leur premier livre ne devient pas un best-seller.
 

Et que je crois que la littérature, comme la culture plus globalement, est une forme de résistance dont nous avons particulièrement besoin en ces temps qui voient nos libertés chaque jour davantage entravées.

 

Sophie Adriansen

 

#auteursencolère




Commentaires

Merci pour ce texte juste et percutant.
Merci, Sophie, pour ce témoignage édifiant
Je travaille dans le secteur de la musique... pour nous sur une oeuvre nous avons soit 100
Merci pour la sincérité de vos mots.
Oui Sophie, mais je nous trouve, nous autres auteurs.trices, plutôt mous du genou et désarmés face au réalisme du monde de l'édition. Tant qu'on prendra pas le taureau par les cornes et qu'on se battra pas pied à pied pour obtenir de meilleurs droits d'auteur et être rémunérés pour notre travail de représentant de nos ouvrages sur les salons et autres signatures, ben on l'aura dans l'baba. A nous de nous mettre du plomb dans la tête et de sortir de notre posture psychologiquement confortable de rêveurs bisounours. Notre principal obstacle, je le répète, c'est nous. Et personne n'a intérêt à ce que nous le surmontions. Au programme : prise de conscience-révolte-négociation-émancipation.
J'apprécie beaucoup le message de Koinsky qui pointe du doigt l'ego des auteurs qui les emprisonne dans leur situation. Ce que dit Sophie est très juste aussi, mais devons-nous accepter cette attitude des éditeurs qui oublient la reddition des comptes (et autres) et qui nous font continuellement du chantage à l'édition, ou pas, de notre manuscrit ? Contrat pas respecté ? Hop, au tribunal ! Mouvement de fond et de protestation, arrêtons aussi de nous flageller, regardons-nous dans une glace et devenons des incontournables non monnayables de l'édition !!! Et des salons tant qu'on y est !
Votre texte est passionnant, surtout que c'est un sujet que je découvre à vous lire. Je sais comme la plupart des français peu de chose de ce que c'est que de vivre de sa plume. Je regrette votre conclusion que je trouve sentencieuse. De mon point de vue ces temps ne voient pas nos libertés chaque jour entravées, et je n'aime pas trop qu'on me balance ce genre de phrase sans le moindre argumentaire.
Pourquoi les auteurs ne seraient pas rémunérés à la quantité éditée, c'est le seul vrai chiffre contrôlable par tous ?
Parce que la quantité éditée n'est pas la quantité vendue.



Je pense qu'on pourrait jouer sur 2 tableaux :

1 - une rémunération de représentation (signatures, salons, conférences, tables rondes, ateliers d'écriture, résidences...)

2 - des droits d'auteurs revus à la hausse et progressifs en fonction des ventes (création ou commandes)
Qui a fixé cette règle de la quantité vendue ?

Quel autre produit est rémunéré uniquement sur la quantité vendue ?

Quand on met en rayon des articles on les a souvent payés avant de les avoir vendus.

C'est la rémunération d'un travail que vous demandez et non la contrepartie de vente qui s'appelle dans le commerce commission.

Vous êtes auteur utilisez les bons termes et vous serez entendus (peut-être mieux) : rémunération / commission !!!
Qui a fixé cette règle de la quantité vendue ? Ben, le marché.



Quel autre produit est rémunéré uniquement sur la quantité vendue ? Tous sauf le livre.



Quand on met en rayon des articles on les a souvent payés avant de les avoir vendus. Oui, et alors ?



C'est la rémunération d'un travail que vous demandez et non la contrepartie de vente qui s'appelle dans le commerce commission. C'est la même chose.



Vous êtes auteur utilisez les bons termes et vous serez entendus (peut-être mieux) : rémunération / commission !!! Arrêtons jouer sur les mots et de nous cacher derrière nos petits doigts, on veut juste être rémunérés correctement pour le travail que l'on fait.
La chaîne du livre est aujourd'hui impitoyable car livrée aux financiers.

Les éditeurs industriels surproduisent pour envahir le marché. Le livre est la seule industrie qui détruit jusqu'à 80% de sa production !

Les diffuseurs/distributeurs sont des maquereaux qui poussent eux aussi à surproduire. Ils se contentent souvent de « conseiller » ce qui se vendra seul (Vu à la télé). Ils poussent les petits à sortir plus de titres au risque de faire faillite. Non seulement ils sont en possession du stock et de la facturation, mais ils demandent en plus une caution pouvant aller jusqu'à 20 000€ aux éditeurs!

Quand au mythe du libraire indépendant qui choisit ses livres et conseille les lecteurs…

Ils sont à la solde des diffuseurs et des gros éditeurs, jouant le jeu de la rotation permanente. Ils maltraitent les petits éditeurs, les faisant chanter avec des conditions inacceptables et des paiement à plus de 90 jours et relances multiples.

Allez dans une librairie et regardez ce que vous voyez en vitrine et sur les premières tables : ce que les médias ont vendu aux lecteurs !

Les auteurs édités dans les « grandes maison » ne sont que des faire-valoir, des justificatifs dont ils ne peuvent se passer, car sans eux, pas de livres. Si un jour quelqu'un arrive à produire un livre sans auteur, il fera fortune. C'est déjà le cas avec certains « meilleurs vendeurs » que l'on retrouve chaque année en septembre et au journal de 20h des grandes chaînes télé, et qui, pour beaucoup, fa.

Les auteurs édités dans les petites maisons sont militants, investis et vont au charbon, sans attendre de retour. Les médias influents du livre leur ferment la porte, car leur éditeur n'est pas annonceur !

Quant aux Salons du livre… quelle foire ! Les gros sont comme des singes savants, les petits servent de justificatifs culturels et de cales entre les célèbres…

Heureusement, restent les lecteurs curieux, ceux qui fouillent entre les têtes de gondole, qui prennent le temps de lire l'incipit, pour goûter l'écriture, et ne vont pas acheter une dédicace et un selfie avec en cadeau bonus un livre qu'ils ne liront peut-être pas…

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