La Grèce, pays miracle

Clément Solym - 06.09.2012

Tribune - Grèce - économie - culture


La parole aux amis des éditions La Différence

Il y a en Europe quelques pays-miracles, en cela que leur existence était à priori exclue par les grandes tendances de l'histoire. Il y a ceux qui n'auraient pas dû exister, et ceux qui existent malgré tout. Les premiers sont l'Espagne, la Suisse, la Roumanie, l'Albanie. Dans la seconde catégorie, il y a la Grèce.

 


 

 

Passons rapidement sur les pays de la première catégorie, qui mériteraient chacun un exposé détaillé de leurs conditions de surgissement. Rappelons que la vection de l'Espagne était d'être en gros ce qu'est aujourd'hui le Maroc : un pays dont les villes parlaient arabe et les campagnes voyaient subsister des langues indigènes. Mais en 722 un petit groupe d'hommes des Asturies refuse de payer le tribut au gouverneur musulman. Une troupe est envoyée leur faire entendre raison ; elle est vaincue dans le défilé de Covadonga. Cette victoire est le début de plusieurs autres, et, au lieu d'être réduite, la rébellion asture fait tache d'encre. On sait la suite. L'Espagne sera chrétienne et s'étendra jusqu'à Gibraltar. La Suisse naît de la même façon : quelques hommes se réunissent dans une prairie pour jurer d'unir leurs communes contre le féodal local (1291).

 

 

Greece

Griffin Stewart Flickr

 

 

Combien de conjurations semblables ont-elles eu lieu dans l'histoire, et ont-elles été sans suite ? Celle-ci réussit : victoire, puis victoires, la fédération s'étend, la Suisse existe, dans ce qui devait être une fraction du Saint-Empire romain-germanique. La Roumanie est la réunion, au XIXe siècle, de principautés nées aux XIIe-XIIIe siècles dans le nord des Balkans. Elles étaient miraculeuses - parce que les Balkans ont été entièrement slavisés durant le haut Moyen Âge. Et voir s'affirmer soudainement, au milieu de cet océan slave, des populations, jusqu'à là de pasteurs nomades, de langue latine, était totalement imprévisible. En fait des populations aux dialectes latins traversaient toute la (future) Yougoslavie, et toute la Grèce, sans pour autant y former d'États. Ce qui s'est passé en Roumanie est un « accident » de l'histoire médiévale. Enfin l'histoire des Albanais est extraordinaire, puisqu'ils viennent de la région aujourd'hui roumaine, sont au IIe siècle de notre ère dans une région située encore au nord-est de l'Albanie, puis s'infiltrent vers le sud et le sud-ouest. Vu l'endroit d'où ils viennent, ils auraient pu parler une langue latine, comme les Roumains ; vu les endroits où ils émigrent, ils auraient pu être slavisés, comme tout le monde (ou presque). L'affirmation d'un peuple albanais au XVe siècle, avec Skander Beg, est une surprise historique.

 

Et la Grèce, là-dedans ?

 

Il y a une triste histoire, mal connue par ici, et qui est celle du dépeuplement de la Grèce. Le régime latifondiaire romain s'est appliqué à la Grèce, et il a entraîné une désertification des campagnes, aggravée par des épidémies.

 

A partir du VIe siècle, les peuples slaves, embrayant sur les Germains commencent une expansion prodigieuse. Ils couvrent l'Europe orientale, et à l'ouest occupent la majeure partie de l'actuelle Allemagne. Au sud, ils envahissent entièrement les Balkans, dès les années 580 leurs raids détruisent Athènes, Argos, Corinthe, et en 623 une forte poussée ouvre la Grèce à des populations entières, les Belezètes, les Drogoubites et les Baiannètes occupent la Thessalie, les Ronkhinoi et les Sagondates s'installent sur la péninsule de l'Athôs, durant le VIIe siècle les groupes slaves atteignent le sud du pays : les Mélingues et les Ezérites se partagent la Laconie, deux autres tribus passent en Crète. D'autres occupent les Cyclades.

 

Les Slaves furent les plus importants envahisseurs de la Grèce durant le Moyen Âge, mais ils ne sont pas les seuls. Les peuples éleveurs de langue latine, appelés en Grèce les Aromoures, se répandent aussi dans l'ouest de la Grèce. A l'époque où une féodalité de type occidental s'installe en Grèce, après la prise de Constantinople par les Croisés, une sorte de cadastre est fait en Péloponèse par les nouveaux possesseurs de la terre. Etudié, il révèle qu'alors la moitié des toponymes de l'ouest du Péloponèse d'alors était de type roumain.

 

Ensuite, à l'époque moderne, il y eut les infiltrations albanaises, elles concernent toute la Grèce continentale. En 1842, Flaubert et Maxime du Camp passent à Athènes : la ville n'existe plus, mais, au pied de l'Acropole, il n'y a plus qu'un village albanais.

 

Ainsi, continuellement envahie au fil des siècles - et je ne parle pas de la conquête turque, qui est d'autre nature -, la Grèce avait toutes les chances d'être une Slavonie (de fait, en Thessalie et dans le nord-ouest, des entités politiques slaves avaient commencé d'apparaître), ou d'abriter une principauté roumaine, ou un prolongement de l'Albanie.

 

Il n'en a pas été ainsi. La Grèce, tel un phénix, est passé au travers de toutes ces invasions et existe.

Deux phénomènes expliquent surtout cette survivance : a) les Grecs seuls avaient l'écriture, et avaient la religion conquérante ; de Thessalonique partirent Cyrille et Méthode pour christianiser leurs voisins slaves ; b) le centre de l'hellénisme n'était pas en Grèce même, mais à Constantinople. Il faudrait raconter, mais ce n'est pas le lieu, les conflits terribles qui ont opposé cette ville aux Slaves aux VIe siècle et suivants, sa résistance victorieuse, et les reconquêtes répétées de la Grèce par la capitale. Cela seul sauvait l'hellénisme.

 

Bernard Sergent

 

 

 

 

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Ne touchez pas à la Grèce

 

Un commentaire du Président de la Différence,

Claude Mineraud, auteur de Un terrorisme planétaire, le capitalisme financier

 

 

Les Editions de la Différence et Actualitté donnent ce jeudi 6 septembre la parole à Bernard Sergent, chercheur au CNRS et président de la Société de mythologie française.

 

Le titre de son article nous interpelle « La Grèce, pays-miracle », ainsi que l'une des phrases-maitresses de son texte : « la Grèce, tel un phénix, est passée au travers de toutes ces invasions et existe ».

 

Si Bernard Sergent emprunte les voies de son savoir multiple sur les civilisations indo-européennes, nous nous référerons nous-mêmes, pour le rejoindre, à la vision du monde que l'hellénisme nous a léguée.

 

Nous refusons, parce que nous le savons manipulateur et pervers, le parallèle, largement utilisé actuellement, entre l'admiration que nous devrions vouer aux Grecs de l'Antiquité et le mépris que nous pourrions, en bonne conscience, réserver à leurs descendants.

 

Comment ne pas souhaiter que le peuple grec se soulève pour éliminer les politiciens, les apparatchiks, les banquiers, les oligarques, les églises, qui exigeraient que, déjà cruellement frappé, il supportât la charge d'une dette largement inférieure aux sommes colossales abritées dans les paradis fiscaux par des armateurs d'origine nationale mais naviguant sous pavillon étranger, ou détournées et confisquées par l'église orthodoxe.

 

Comment ne pas souhaiter, conscient des enjeux planétaires de l'heure, que le peuple grec, nourri de ses lointaines racines, retrouvant l'énergie dionysiaque et la maîtrise apollinienne de son destin, témoigne une nouvelle fois pour l'histoire en refusant de se soumettre à la violence des diktats honteux d'une technocratie de classe qu'il déclarerait illégitime et illégale. 

 

Comment ne pas espérer que le peuple grec, peuple symbole, peuple de référence, soit dès lors rejoint par beaucoup de peuples européens, y compris français et allemand, à qui il aurait montré où se situe la seule trajectoire d'une santé sociale et économique, le seul projet d'efficience politique. Quelle amertume, quelle tristesse de voir l'actuel président de la République française et son gouvernement, oublieux de leurs engagements « électoralistes », adoptant un suivisme qui suscite l'atonie des classes moyennes et le désespoir des populations laborieuses, endosser la même tunique de Nessus que leurs désastreux prédécesseurs.