Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

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La guerre froide entre papier et numérique amorce sa phase de dégel.

Clément Solym - 10.09.2012

Tribune - rentrée littéraire - pure-players - édition numérique


C'est la rentrée littéraire. Dans ce rituel de communication et de marketing bien huilé, les débats s'enlisent et stagnent rapidement. Même si plus de quatre cents livres paraissent d'un coup, l'attention médiatique est entièrement monopolisée par les pamphlets réactionnaires d'un tel, par le changement de pronoms d'une autre. Pourtant, depuis quelques années, des changements bien plus importants sont en cours. Avec le livre numérique, c'est un nouveau paysage d'auteurs et d'éditeurs qui a vu le jour. L'année dernière, à la même période, ils faisaient leur première rentrée. Ils sont de retour avec plein de nouvelles histoires à raconter. 

 

Mais disons tout de suite que le paysage français est très contrasté. Les débuts du livre numérique en France n'ont pas été aussi éclatants que dans le monde anglophone. Malgré toutes les résistances, le livre numérique conquiert peu à peu son public. La diffusion des tablettes et des liseuses a sans doute joué un rôle important dans sa démocratisation. Derrière l'engouement pour la nouveauté technologique, il y a aussi une offre grandissante, marquée par l'évolution rapide des projets éditoriaux. Ceux-ci anticipent les transformations à venir. 

 

Un premier fait remarquable, c'est l'entrée discrète des grands éditeurs dans le monde du livre numérique. Les « mammouths » de l'édition française ont d'abord dénié toute légitimité aux pixels. Mais, face à l'évidence (et à la concurrence), leur politique a rapidement évolué. Désormais, tous publient leurs nouveautés en papier et également en numérique. Toutefois, on ne peut pas pour autant parler d'une véritable « transition ». Car, par rapport au tirage papier traditionnel, le livre numérique joue encore le rôle d'un accessoire décoratif. Rien n'est fait pour en développer les potentialités. Preuve en est une politique des prix aberrante : les livres numériques coûtent aussi cher que les nouveautés parues sur papier, alors que leur coût de production est bien moindre. Contresens économique. À moins que le but ne soit justement de juguler ce marché que les éditeurs traditionnels ne sont pas encore prêts à affronter. 

 

Les éditeurs « pure players » connaissent, eux aussi, des évolutions profondes. Ainsi, la complémentarité entre l'imprimé et le numérique semble s'imposer comme l'option la plus cohérente. Le P-O-D (Print-On-Demand) rend possible la fabrication d'un livre sur commande. Chez Emue, où nous l'utilisons depuis notre création, le P-O-D a d'emblée permis de ne pas opposer les moyens de lecture, et de garantir en même temps un livre éco-responsable et durable. Cette petite idée a fait son chemin : le P-O-D a été adopté par d'autres maisons, connues auparavant pour leurs positions absolument anti-papier (publie.net). En somme, si l'on peut dire, la guerre froide ― spécifiquement française ― entre papier et numérique amorce sa phase de dégel.

 

 


 

 

 Entre-temps, les projets éditoriaux numériques fleurissent. L'offre de livres numériques a bien grandi. Tous les secteurs sont concernés, du livre pour enfance à l'essai universitaire. De nombreux projets sont encore à l'état de work in progress, de blog ou de prototype. Néanmoins, un certain flou autour de la profession subsiste. Difficile d'y voir clair dans cette effervescence. Qui est vraiment l'éditeur numérique ? Est-ce un simple éditeur 2.0, un webmaster, voire même un auteur démultiplié, ou bien tout cela à la fois ? Il serait temps aussi de différencier les différentes formes de production de textes sur Internet : d'une part, les plateformes participatives, qui peinent à affirmer une véritable identité collective ; d'autre part, les blogs et les revues qui publient uniquement sur leur site ; enfin, les véritables maisons d'édition qui proposent bel et bien des téléchargements de contenus « off-line ». 

 

Quoi qu'il en soit, l'affirmation d'un projet numérique passe aussi par l'ouverture sur le monde que représente Internet. Le fossé se creuse entre les éditeurs qui balbutient encore et ceux, plus rôdés, qui se lancent à l'assaut des marchés étrangers (c'est le cas de Storylab qui publie ses premiers textes en italien). Rendre consistante l'offre éditoriale est un autre enjeu de taille, car un des obstacles à la lecture numérique reste l'étroitesse relative des catalogues numériques en français. Parmi les nombreuses maisons d'édition référencées par les blogs de spécialistes, rares sont celles qui proposent à l'heure actuelle un véritable catalogue. Car ce n'est pas sur un ou deux titres que se joue un projet éditorial. C'est bien le catalogue en entier qui dessine la ligne éditoriale et construit le jeu collectif auquel tout éditeur aspire. Cet « esprit de famille » se trouve pour nous dans les narrations au carrefour entre les cultures, dans l'humour et dans l'émotion, en somme dans l'empathie avec le monde d'aujourd'hui. 

 

Or, étoffer son catalogue, cela passe nécessairement par la diversification : de nouvelles collections voient le jour, et embrassent une palette toujours plus vaste de genres. L'éclectisme est donc au rendez-vous, au risque de perdre le fil conducteur. Ainsi, pour certains, la multiplication fébrile des collections de genres représente l'option dominante, au détriment de la qualité. Trop de projets donnent encore l'impression décevante de décalquer grossièrement les recettes des best-sellers de librairie. « Mummy-porn » et autres bestioles vampirisent le livre numérique. De quoi donner à ses détracteurs de sérieux arguments. Le lecteur, quel qu'il soit, n'est pas un simple consommateur de contenus stéréotypés. Pour nous, chez Emue, chaque livre doit être une nouvelle rencontre. 

 

Emue publie cette semaine son premier roman, Ossobuco d'Andrea Marcelli en numérique et en papier. Plus d'infos sur Emue.fr

 

 

Tribune publiée également chez Futurebook