"La lecture permet aux personnes autistes de comprendre l’humanité...“

Tsaag Valren - 18.12.2015

Tribune - lecture autisme - écriture humanité


Grâce à la sortie récente de films et d’autobiographies comme celles de Daniel Tammet (Je suis né un jour bleu), et Josef Schovanec (Je suis à l’Est !), de plus en plus de personnes changent de regard sur l’autisme. La lecture et l’écriture jouent un rôle essentiel pour cette compréhension, dans les deux sens… 

 

 

 

À plus de trente ans, je découvre par hasard que je pourrais être autiste Asperger. C’est la douche froide. De multiples expériences passées, plus ou moins douloureuses, prennent un autre relief. Comment suis-je passée entre les mailles du filet médical toutes ces années ? 

 

Serait-ce en partie grâce à la lecture… ? 

 

En fréquentant – un peu – les multiples blogs et forums de la « communauté autistique », comme le très bien nommé « Wrong planet », nous croisons un nombre important de lecteurs compulsifs Aspies (ou personnes avec Asperger, pour les intimes). Pendant mes années de fac, je tournais à deux ou trois livres par semaine. J’ai découvert la science-fiction avec Demain les Chiens de Clifford Simak en classe de 3°, avant de la redécouvrir pendant ma première année de linguistique, en 2002, grâce aux Fables de l’Humpur de Pierre Bordage. La moquette de la FNAC des Halles garde peut-être une trace de mon postérieur dans le rayon idoine ! Tous les classiques du genre y passent, du cycle de Fondation jusqu’aux romans contemporain. Après avoir épuisé le rayon « imaginaire » de la FNAC, et alimenté un blog personnel avec des avis de lecture, je suis devenue chroniqueuse littéraire pour le site Mythologica.net, vers 2006. 

 

Tony Attwood, l’un des plus grands connaisseurs actuels du syndrome d’Asperger, cite explicitement la « lecture de science-fiction » parmi les nombreux critères permettant de reconnaître un Aspie, ces neuro-atypiques étranges qui nourrissent un intérêt dévorant pour des domaines bien ciblés. Il semble évident, en parcourant des salons spécialisés comme celui des Utopiales à Nantes, que les lecteurs de SF présentent plus souvent des personnalités dites « autistiques » qu’ailleurs.

 

Arriver jusqu’à un salon représente souvent un parcours du combattant. Une lutte invisible contre des particularités sensorielles qui nous rendent la vie impossible. Comme 69 % des autistes Asperger, je souffre d’hyperacousie et d’anxiété. Certains bruits courants, tels qu’une machine à café dans un bistro, me sont insupportables. Comme la plupart des autistes, je ne supporte pas les superpositions de couleurs vives. Je ne perçois pas l’aspect social des relations humaines, je ne comprends pas l’humour, je déteste les contacts physiques, je ne peux pas prendre en compte toutes les informations de mon environnement, je ne regarde pas mes interlocuteurs dans les yeux…

 

Il m’arrive de « rentrer dans des gens » et de rencontrer des coins de portes ou de meubles… que je n’ai pas vus ! 

Que dire d’un salon littéraire, sinon qu’entre le bruit, la foule et l’éclairage, ils seraient l’une des portes vers l’enfer sur Terre ? Pourtant, j’y suis allée, jusqu’à cinq ou six fois l’an. Par volonté de rencontrer les auteurs. Et je suis moi-même devenue auteur… d’un dictionnaire de créatures légendaires, avec Richard Ely.

 

Pendant dix ans, je n’ai pas réussi à dire le dixième de ce que je souhaitais exprimer. Ce décalage entre ce que l’on pense, ce que l’on ressent et nos paroles, c’est un peu la malédiction des autistes. Elle ne s’applique qu’à l’oral. L’écriture reste un espace où nos émotions se libèrent. Contrairement à ce qu’ont pu dire certains psychanalystes assassins, les autistes ont de l’empathie. Ils ne sont pas des monstres d’égoïsme.

 

"Amis écrivains, merci de m’avoir permise d’explorer et comprendre les émotions des autres. Merci de m’avoir enseigné la diversité de l’humanité. Merci de m’avoir rendu visible ce qui ne l’était pas."

 

 

J’ai longtemps cru que chaque lecteur visualise chaque scène qu’il parcourt dans un livre, avec ses personnages et les décors créés par l’auteur, comme je le fais depuis que j’ai appris à lire. Cette « imagination » au sens premier serait peut-être liée à la « pensée en images » des autistes. Mes souvenirs s’organisent comme un vaste répertoire d’images et de sensations, plus ou moins détaillées, plus ou moins classées. En son sein, les multiples histoires que des auteurs m’ont racontées tiennent une place toute particulière… lorsque je crains d’être emportée par l’angoisse ou par mes sens, plutôt que d’avaler un antidépresseur, c’est la litanie contre la peur (celle du roman Dune) que je récite. Silencieusement, jusqu’à une douzaine de fois. Et là où la peur sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. 

 

J’ai appris à vivre avec mon autisme grâce aux chevaux, à un « Merlin » belge, à Franck Herbert, à Pierre Bordage, à Ursula le Guin et à Pierre Dubois. Les thérapies préconisées actuellement, approches cognitivo-comportementales et psychanalyse, entre autres, ont pour détestable conséquence de nous pousser vers la haine de nous-mêmes, à nous croire inférieurs au reste de l’humanité, à nous juger très sévèrement, comme des non humains dépourvus d’empathie, des monstres à soigner. Les ouvrages de Daniel Tammet et Daniel Schovanec ont parfois créé l’excès inverse. Il n’est plus rare d’entendre que les autistes Asperger seraient « la prochaine évolution de l’humanité », des personnes à l’origine de toutes les grandes découvertes artistiques et scientifiques du XXe siècle ! 

 

Un autiste n’est ni supérieur ni inférieur à quiconque. Il découvre la vie comme un ethnologue voyagerait en pays inconnu. Il commet des erreurs à cause d’incompréhensions mutuelles. Son parcours s’enrichit de ces erreurs… et il espère surtout ne pas être jugé. Ce non-jugement, les auteurs nous l’offrent lorsqu’ils racontent une histoire. 

 

Amis écrivains, merci de m’avoir permise d’explorer et comprendre les émotions des autres, et par là, d’en déduire que ces « professionnels de santé » se trompaient lorsqu’ils me jugeaient dépourvue d’empathie. Merci de m’avoir enseigné la diversité de l’humanité. Merci de m’avoir rendu visible ce qui ne l’était pas. Et si vous croisez en salon une personne qui ne vous regarde pas dans les yeux, fixe son livre ou un coin de la table de dédicace, peine à vous écouter et aligne trois mots type « j’adore ce que vous faites »… elle vous aime probablement très fort, assez fort pour y avoir puisé le courage et la volonté nécessaires à une traversée de l’enfer. 

 

J’espère qu’à l’avenir, les professionnels de santé apprendront aux autistes à développer leurs points forts, plutôt qu’à haïr, cacher et combler leurs points faibles. 

 

 

Voir Tony Attwood, Le syndrome d’Asperger: guide complet, De Boeck Supérieur, coll. « Questions de personne. Série TED », 2009, p. 234 

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Add : J’ai écrit la plus grande partie de la page Wikipédia consacrée au syndrome d’Asperger