medias

La librairie, entrée en résistance comme en 39-45 : où sont les nazis ?

Auteur invité - 21.04.2020

Tribune - résistance librairie covid19 - vente livres confinement - dérogation sortie livres


Bien sûr, je n’ai pas 28 ans d’expérience, je n’en ai qu’un et demi, mais comme je pense, témérairement sans doute, que les arguments valables ne sont jamais des arguments d’autorité, je vais tout de même tenter de répondre à la tribune de Georges-Marc Habib publiée le 17 avril 2020 dans Livres Hebdo. 
 
par Christophe Marie, libraire

p012139
PhotosNormandie, CC BY SA 2.0
 

Dans sa tribune, Monsieur Habib appelle les libraires à la résistance. Revenons aux fondamentaux, attardons-nous un instant sur la définition d’un mot (nous aimons les mots, nous les libraires) : résister. Résister, c’est pour le dictionnaire du Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, « ne pas céder sous l’effet d’une force » ou « faire obstacle à une action ou à une force ».

Résister c’est donc s’opposer à une contrainte. Ce n’est donc en soi ni bon ni mauvais, tout dépend de la contrainte qui s’exerce et, peut-être, de qui ou « ce » qui exerce cette contrainte. À force de ne pas distinguer les différents acteurs contraignants, le propriétaire des librairies L’Atelier utilise des comparaisons problématiques. 

Monsieur Habib commence par évoquer un article, paru en 2017, qui traitait d’une opération commerciale, nommée Lire/Penser/résister, menée par les éditeurs et des libraires. Au regard des livres sélectionnés, les ennemis auxquels il fallait résister étaient clairement identifiés : ils se nommaient capitalisme, productivisme, néolibéralisme, sexisme...

En procédant ainsi, on peut s’accorder sur le fait que les librairies indépendantes étaient dans leur rôle : promouvoir des œuvres de fonds (tel était le cas) qui vont à l’encontre des idées dominantes, œuvres qui, on peut le dire, résistent dans leurs analyses ou leurs styles à la pensée majoritaire. C’est sur cette base consensuelle que Monsieur Habib va bâtir une comparaison fallacieuse à partir d’une question qu’il pense rhétorique... 

« Le contexte actuel n’est-il pas l’exemple même, comme il le fut à des époques sombres et difficiles, de moments de vie qui appellent à la lecture pour entretenir la vitalité de nos esprits, de nos cœurs et plus encore de nos âmes ? » s’interroge-t-il faussement. S’il ne nous revient pas de discuter de l’existence de l’âme, il est nécessaire de s’attarder sur cette phrase étrange qui compare la situation actuelle à des moments « sombres et difficiles », expression métaphorique habituellement utilisée au sujet de la Seconde Guerre mondiale.

En d’autres termes, Monsieur Habib appelle les libraires à la résistance, car ils seraient dans une situation comparable à celle de 39-45. J’avoue avoir fait un bond en lisant de tels propos, mais le jeune libraire de 46 ans que je suis a pris sur lui pour revenir aux mots (nous aimons les mots, nous les libraires). 
 

“À situation inédite, résistance inédite”


En 39-45, l’oppresseur était nazi. Il faisait la chasse aux juifs, aux communistes, aux homosexuels, aux francs-maçons, aux Roms, aux personnes handicapées... pour les conduire dans des camps. S’opposer au régime de Vichy et aux nazis, c’était résister au risque de sa vie, pour la liberté, contre une idéologie. 

p012541.jpg
PhotosNormandie CC BY SA 2.0

 
Aujourd’hui, l’ennemi (la force contraignante) est heureusement ailleurs : c’est une minuscule sphère blanche ornée de champignons rouges. Qui d’autres ? Certainement pas le SLF qui, bien que vilipendé par Monsieur Habib, a su avec beaucoup de courage et de ténacité maintenir un cap difficile, mais nécessaire. Non, nous n’avons pas d’autre ennemi que le Covid 19. La vraie question est comment s’y opposer ? La réponse est simple et s’applique à presque tout le monde : en restant chez soi pour ne pas contaminer les autres et ne pas être soi-même contaminé.

Résister aujourd’hui, consiste à rester dans son salon en mangeant des chips et en relisant Le Rouge et le Noir. C’est beaucoup moins dangereux que durant la Seconde Guerre mondiale, mais c’est comme ça ! À situation inédite, résistance inédite. 

À celui qui réclame le « droit d’exercer son métier de libraire », j’oppose donc humblement, mais fermement son devoir de citoyen : soyez résistants, restez chez vous ! 

Pour finir, attardons-nous un instant sur le renversement des valeurs opéré par l’auteur : tandis qu’aujourd’hui résister à l’ennemi consiste à rester chez soi pour protéger tout le monde, le libraire demande le droit de sortir afin de vendre des livres pour changer la vie de pauvres lecteurs abandonnés... Pour étayer cette position, il considère le livre comme un bien essentiel, à l’instar des biens alimentaires.

Deux choses sur ce sujet qui est régulièrement abordé. Au sens strict (l’importance du sens des mots, disions-nous...), un bien essentiel est un bien qui permet de rester en vie, un bien sans lequel nous mourons. De nombreuses personnes vivent sans lire et s’en portent très bien, nos chiffres d’affaires sont là, hélas, pour le prouver. En période de famine, un plat de pâtes sera toujours plus utile que le dernier Le Clézio (ceci est valable, quel que soit l’auteur).
 
Dire cela ne retire en rien l’idée selon laquelle le livre est, en un autre sens, essentiel : sans livre, sans circulation des idées, pas de démocratie, pas de liberté de conscience, et que d’opportunités d’épanouissement perdues ! Mais enfin, soyons un peu sérieux, nous n’en sommes pas là : nos établissements sont temporairement fermés pour raisons sanitaires. 

Revenons au mot. Résister. Biens essentiels. Nous aimons les mots, nous les libraires. Nous les aimons tellement que, parfois, certains les utilisent à tort et à travers. 
 
Christophe Marie,
librairie Au Saut du Livre, Joigny (89) 



Commentaires
Bravo. Et courageux d'aller à contre courant. Il faut toujours trouver un responsable pour tout. C'est la faute du gouvernement, de Macron en particulier, ou d'Edouard Philippe, ou des démocrates pour les républicains, des musulmans ou des intellectuels pour le gouvernement indien, ou des chinois, des islamiste, du climat, d'Amazon surement (si on se réfère au deluge de messages anti il y a qq jours ...) enfin il y a forcement un coupable!

alors que les épidémies ont de tout temps existé. Au lieu de les nier faisons tout pour que celle ci cesse aussi vite que possible sans faire autant de de ravages qu'en 1920 et respectons les consignes de ce jeune gouvernement qui était entré en politique avec plein d'idéaux n'en déplaise à ses détracteurs et a rencontré drames après drames.... est ce dans leur intérêt de voir la France à genoux économiquement? ils préfèrent privilégier la vie de leurs concitoyens, si on veut suivre un gouvernement irresponsable alors il faut aller aux USA ou Brésil!
bonjour,

tout à fait d'accord avec vous sur le galvaudage du terme de résistance et sur le fait que résister n'est nullement une valeur en soi, ça dépend d'à quoi on résiste. Le Pen face a résisté à son éviction du FN par sa fille. Vais-je voter Le Pen pour autant ? Beaucoup de gens anti-systèmes par principe se vivent comme des résistants... et résistent à n'importe quoi : certains aspects du pouvoir et des institutions, fort bien. Mais aussi les vaccins, la presse, certains aspects positifs des institutions. Et résistent bien peu aux infox et aux pouvoirs économiques réels. C'est Trump - un résistant, comme Le Pen, il en a la posture - qui se fait élire par les petits Blancs, ses propres victimes. Alors vous avez raison, assez de ces raisonnements simplistes et fétichistes.
Votre message est plein de bon sens, Monsieur Christophe Marie. Il était urgent que vous l'écriviez. J'espère qu'il aidera "les malades, car interdits de lire" à atterrir sans dommage dans la réalité présente. L'accès aux livres (qu'on ne possède pas nécessairement chez soi), est refusé pour une raison élémentaire de vie ou de mort: s'éloigner d'un virus, encore énigmatique et mortifère.

Il est assez ridicule de considérer cette mesure de précaution comme une rebuffade, une violente atteinte à notre liberté, intégrité, etc. Soyons lucides et humbles: souffrant tout à coup d'une restriction passagère, nous y voyons la frustration majuscule et redevenons ces gamins et gamines qui voulaient ça, tout de suite et pas autre chose. Et de taper du pied avec rage.



La patience s'est convertie en terra incognita; bizarre, bizarre. Pas tant que ça: un peu de manque suffit pour que le désir clame! La valeur d'un livre, soudain, n'est plus l'objet en soi, mais son absence. Ou mieux: cette impossibilité, pour moi, de l'atteindre ou le posséder.



Cette frénésie du désir de lire l'inaccessible se retirera, sans doute, quand le virus ira massacrer ailleurs. Et les livres, tant convoités hier, resteront invendus

demain. L'accessibilité sans contrainte d'un objet donne au sujet cette liberté de choix : faire ou ne pas faire. Le désir assouvi, l'objet obtenu perd de l'intérêt;

un livre acheté en urgence peut ne pas être lu par l'acquéreur et rester dans un coin à prendre la poussière. Car il est désormais acquis et non rêvé.



Relisons nos vieux livres qui n'attendent que nous.
Excellente réponse !

Benoît Bougerol
Excellent article, merci. Il remet les choses à leur place.
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.