La littérature, l’anonymat et la soif du scandale

Auteur invité - 04.09.2019

Tribune - soif scandale - affaire Yann Moix - littérature anonymat


Évidemment, puisque je suis anonyme, de facto, vous ne me connaissez pas. D’autant moins que mes textes, qui errent depuis quelques années dans les couloirs de plusieurs éditeurs effrayés par mon obstination anonymiste, tardent à paraître. Tout au plus pourrez-vous, en cette rentrée littéraire 2019, découvrir le même épigraphe que celui qui trône aux avant-postes de l’un de mes manuscrits, en ouverture du nouveau roman de l’un de nos nobélisés préférés.

Yann Moix
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Ce qui, d’une certaine manière, me rassure, moi qui craignait que Maurice Blanchot ne soit plus lu, ou seulement par de vieux acariâtres professant depuis plusieurs décennies, la fin de la littérature. La preuve est faite qu’il n’en est rien. Ouf !
 

Rendez-vous dans l'arène commerciale


Ne grimacez pas tout de suite — oui, oui, je vous vois — je ne vais pas revenir, ou le moins possible, sur toutes les arguties débitées à tort et à travers sur le sujet. Si je grince un peu lorsque j’évoque « mes » éditeurs, tout au moins les quelques potentiels qui hésitent et se rongent les sangs à l’idée de me publier, au fond je comprends très bien leur inquiétude de ne pas savoir comment jeter de tels textes dans l’arène presque totalement commerciale qu’est devenue l’édition de littérature en France, sans auteur pour les incarner et les porter.

Et vous en conviendrez avec moi, ce n’est pas le double — ou triple, je ne sais plus où l’on en est — scandale Moix qui a provoqué son omniprésence médiatique, qui sur ce point, aidera à leur prouver le contraire. À tout le moins. Et c’est bien là, à mon sens, que le bât blesse. Pire, que l’unique petite chance de survie qu’il reste à la littérature se loge. Dans le refus catégorique de tout ce cirque.

Ce cirque abject et délétère qui n’a rien à envier à l’antique et ses combats de gladiateurs ou ses mises à mort de prisonniers, d’esclaves ou de chrétiens sous les griffes et crocs acérés de bêtes sauvages.

Parce que, même s’il y a eu, dans les premiers jours qui ont suivi la parution de son texte, avant la seconde vague révélant ces ignominies négationnistes et antisémites de jeunesse, quelques voix qui se sont élevées, ou ont essayé, pour faire valoir la beauté et la puissance de sa langue et du récit qu’elle portait — et même si cette analyse est amplement discutable — aujourd’hui qu’en reste-t-il ?
 

Assassiner la littérature, “une bonne fois pour toutes”


Que peut-il bien rester d’une langue, fût-elle merveilleusement singulière, et donc de la littérature après que tant d’hommes, l’auteur compris, aient été jetés en pâture à la horde médiatique ? Après qu’ils aient commencé à être dépecés par la foule assoiffée de faits, de détails, des visages des bourreaux et des victimes, des récits contradictoires des accusés, après qu’elle ait bu les larmes de chacun des protagonistes, après qu’elle ait joui de donner son avis compatissant, méprisant, péremptoire, à qui voulait l’entendre aux terrasses des cafés parisiens ?

Qu’en reste-t-il si ce n’est rien ?

Et comment pourrait-il en être autrement dès lors que, comme avec le premier texte d’Édouard Louis, les journalistes ont nettoyé de toute possibilité d’universalité celles et ceux qui, devenus personnages de roman, auraient éventuellement pu accéder à ce statut enviable, non pas parce qu’il les grandit, mais bien parce qu’il autorise potentiellement chacun d’entre nous, lecteurs anonymes plongeant dans ces récits, de nous en emparer, que ce qui y est raconté nous touche intimement ou au contraire, soit au plus loin de notre propre vécu ?

Évidemment rien, et c’est là le poison mortel qui ne cesse de désarmer la littérature et menace, à très court terme, de la tuer réellement et une bonne fois pour toutes.
 

Lisez, lisez, encore et encore


Et c’est pour toutes ces raisons que je m’obstine à l’anonymat le plus strict, parce que je crois encore à la littérature, à sa puissance, à sa capacité à changer le monde, à faire bouger les lignes, à fissurer les plafonds de verre, à nous rendre plus empathiques, plus tolérants, moins ignorants de ce qui n’est pas nous-même, moins apeurés devant celles et ceux qui ne nous ressemblent pas exactement.

Parce que, moi qui n’écris qu’à l’aune de ma propre vie, je ne veux jeter personne en pâture, quel que soit le mal qui a pu m’être fait. Parce que je ne veux me venger de personne, seulement partager avec d’autres des bouts d’existence, des expériences qui, peut-être, les rendront plus riches et par-là même, plus compréhensifs avec ces autres dont on ne peut jamais rien comprendre si l’on s’en tient à la surface des choses.

Et sans doute aussi, parce que je me fous qu’on me reconnaisse, qu’on sache qui je suis, ni à quoi je ressemble, seulement que l’on me lise, si tant est que je parvienne, parfois, à faire avec ce qu’a été ma vie jusqu’à ce jour, un morceau de littérature et donc une expérience partageable par chacun d’entre vous. Par pitié, sauvez la littérature, refusez de savoir qui se cache derrière un texte et lisez, lisez, encore et encore, jusqu’à ce que le monde s’éclaire enfin.

Par Raphaël Nizan, auteur anonyme militant.



Commentaires
Très bien à tous points de vue. Tout est dit. Ne pas se perdre, ne pas perdre de vue l'essentiel.
..."moi qui craignaiS"...Rien n'est dit, quand on viole la grammaire française.Suis-je bête? Pourquoi la photo de Y. Moïx? De...crainte que l'on oublie L.-F.Céline ? Aucun péril.
Après "après que" on ne met pas du subjonctif mais de l'indicatif. Vous non plus vous ne faites pas du bien à la littérature.
Entièrement d'accord avec le commentaire signé "Danidandan"
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.