"La littérature pour enfants n'est pas le lieu de l'éducation, ni morale, ni sexuelle"

La rédaction - 11.02.2014

Tribune - Jean-François Copé - littérature jeunesse - manuels scolaires


Pour mémoire, le président de l'UMP et député-maire de Meaux est entré en guerre, et en campagne, contre un livre qualifié d'inacceptable. Feuilletant le bouquin et ses illustrations, qui dénudent toute sorte de personnages pour les présenter sur un pied d'égalité, le politique a froncé les sourcils. Il s'est indigné :  « Quand j'ai vu ça, mon sang n'a fait qu'un tour. Ça vient du centre de documentation pédagogique, ça fait partie de la liste des livres recommandés aux enseignants pour faire la classe aux enfants de primaire. »

 

Et d'ajouter : « On ne sait pas s'il faut sourire, mais comme c'est nos enfants, on n'a pas envie de sourire. A poil le bébé, à poil la baby-sitter, à poil la mamie, à poil le chien, à poil la maîtresse, vous voyez, c'est bien pour l'autorité des professeurs. » Grand mal en a pris à Jean-François Copé, le livre figure désormais dans la liste des meilleures ventes, et les éditions du Rouergue pourront remercier aimablement ce coup de pouce promotionnel absolument inattendu...

 

Suite aux déclarations de Jean-François Copé sur LCI, le 9 février 2014, autour de l'ouvrage « Tous à poils » de Claire Franek et Marc Daniau (Le Rouergue, 2011), Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre Jeunesse en Seine Saint-Denis, a publié dans Le Monde une tribune, Les livres pour enfants ne sont pas des manuels de morale. Nous la reproduisons ici, dans son intégralité, avec son aimable autorisation.

 

 

 

 

 

Les livres pour enfants ne sont pas des manuels de morale

 

Le sang de Jean-François Copé n'aurait fait qu'un tour en découvrant l'album de Claire Franek et Marc Daniau « Tous à Poil » où une série de personnages se déshabillent pour aller se baigner. Parmi eux figurent le chien, la maîtresse et le président directeur général, il y voit une incitation à braver les autorités. Rien de moins !

 

Que doit-il penser de « l'immoralité » du Petit Poucet qui raconte comment des parents pauvres cherchent tout bonnement à se débarrasser de leurs enfants ; de Boucle d'or et les trois ours où une petite fille s'octroie le droit de squatter une maison qui n'est pas la sienne ; de Barbe bleue, conte particulièrement cruel sur la domination masculine ?

 

Ou de récits plus actuels : Max et les Maximonstres, histoire d'un petit garçon qui tient tête à sa maman ; Comment on fait les bébés qui opte pour un humour débridé sur la grande question de la vie (eh oui : il se raconte dans les livres que les bébés ne naissent ni dans les roses, ni dans les choux) ?

 

N'en plaise à Jean-François Copé, la littérature pour enfants n'est pas le lieu de l'apprentissage et de l'éducation, ni morale, ni sexuelle. La littérature raconte des histoires. La fiction permet aux enfants de se comprendre, d'apprendre l'autre, de se confronter aux peurs qui les taraudent, d'apporter des réponses aux multiples interrogations qui les traversent.

  

Bref, la littérature les accompagne, les interpelle, les rassure, les ouvre à de grands sujets : la vie, les rapports à l'adulte, l'altérité, la mort, le monde… Il y a dans la littérature en général, donc dans la littérature de jeunesse, une distance que les enfants comprennent parfaitement. C'est pour « de faux », eux le savent bien. L'humour, la poésie, la loufoquerie sont souvent les vecteurs qui signalent cette distance.

 

Les propos de Jean François Copé pourraient donc prêter à sourire : ce livre ne figure pas dans liste préconisée par l'éducation nationale et l'album en question est bien inoffensif : « La maîtresse en maillot de bain » n'est-elle pas une ritournelle de cours de récréation ?

 

Il est troublant cependant que depuis quelques mois les attaques sur le contenu « pernicieux » de la littérature de jeunesse se multiplient. Il est inquiétant également que certains confondent plus ou moins délibérément les manuels scolaires qui servent à « faire la classe » comme le dit Jean François Copé et la littérature de jeunesse.

 

Cette dernière, si elle a effectivement toute sa place à l'école, garde néanmoins au sein de l'institution scolaire un rôle essentiel : raconter des histoires, découvrir des contes, des fables. Elle possède à ce titre un statut particulier celui de multiplier les points de vue.

 

Loin de moi l'idée de prendre à la légère ce que l'on met dans les mains des enfants. Mais les auteurs, les illustrateurs, les éditeurs qui font la littérature de jeunesse, les bibliothécaires, les libraires, les enseignants, médiateurs qui la transmettent sont des professionnels attentifs, compétents et sérieux.

 

Certes, il peut et il y a matière à discussion, dès lors que l'on s'attache à ouvrir le débat autrement que par des polémiques politiciennes et stériles.

 

Le Salon du livre et de la presse jeunesse va fêter ses trente ans cette année et l'on s'honorera de mettre en valeur tous les grands livres qui, comme les cours de récréation, bruissent d'impertinence.

 

 

Sylvie Vassallo,

directrice du Salon du livre Jeunesse en Seine Saint-Denis