"La mode, je n'aime pas beaucoup" Eileen Gray, par Peter Adam

Clément Solym - 06.12.2012

Tribune - Peter Adam - Eileen Gray - biographie


À l'occasion de la publication de Eileen Gray, sa vie, son œuvre, les Éditions de la Différence donnent cette semaine la parole à l'auteur de cette biographie, Peter Adam, ancien journaliste de la BBC et réalisateur de documentaire. Il eut le privilège de côtoyer cette grande figure du design et de l'architecture tout au long des quinze dernières années de sa vie. Cette longue intimité permet aujourd'hui à Peter Adam de retracer le destin de cette femme singulière, en accord avec l'esprit de son temps en même temps qu'en butte avec ses contemporains.

 

 

 

 

Quand j'ai fait la connaissance d'Eileen Gray en 1960, elle avait quatre-vingt-deux ans. À cette époque, elle était totalement tombée dans l'oubli. Aucun magazine, aucun livre n'évoquait son œuvre ; personne n'achetait ses meubles, qui demeuraient aussi inconnus que leur créatrice. Affaiblie par la maladie et talonnée par le temps, elle menait une vie de recluse, qui convenait du reste à son tempérament. Les seules personnes qui partageaient sa vie étaient sa nièce, le peintre Prunella Clough, et Louise Dany, sa gouvernante engagée en 1927, à l'âge de dix-neuf ans, et qui resta auprès d'elle jusqu'à la fin. 

 

Pendant quinze ans j'ai bénéficié de sa fraternelle hospitalité et je garde intact le souvenir de nos conversations, d'innombrables heures passées ensemble à réfléchir sur sa vie, son travail, ses rêves. Je la vois encore, droite comme un i, arborant ses lunettes d'écailles dont le verre noir ne parvenait pas à masquer son regard très bleu, vêtue d'un tailleur-pantalon et d'un chemisier en soie fermé par une broche, les cheveux coiffés courts et flous. Elle avait le rire facile, attentif. 

 

Elle me parlait de ses colères et de ses doutes, mais aussi de ses émerveillements. Sa vie avait été une longue suite de complications qu'elle dévoilait petit à petit comme les pièces d'un puzzle. Son enfance en Irlande, ses premiers succès à Paris, son amour pour Damia et Jean Badovici, ses luttes avec Le Corbusier, ses regrets, ses humiliations et son désarroi. En proie à tant de contradictions et de tourments existentiels, souvent écrasée par sa vie professionnelle, elle me parlait de son passé avec tendresse et fierté. 

 

Le temps avait fait son travail de sape et une fragilité croissante colorait ses lettres : « Je me sens si mal nourrie mentalement, comme quelque chose rouille dans un coin perdu. Je me sens comme un fantôme. Une chose oubliée ; je me noie dans le malheur. » « J'ai un grand désir de lire. Cela est stupide puisque m'a mémoire flanche et je vais mourir bientôt : Alors à quoi bon ? Mais je suppose que la lecture peut m'aider dans ma solitude. »

 

Le 8 novembre 1972, eut lieu, à l'Hôtel Drouot, la vente de meubles ayant appartenu au couturier et collectionneur Jacques Doucet. Parmi les créations de Marcel Coard, André Groult, Paul Iribe, Pierre Legrain, Paul Poiret et autres, le catalogue mentionnait un curieux objet : « Le Destin : Gray (Eileen) : Paravent à quatre panneaux, en laque, décoré sur une face de personnages traités en vert bronze et argent sur fond rouge ». Il y avait aussi son étonnante table Lotus et le guéridon Bilboquet. Le paravent atteignit la somme astronomique de 187 600 francs et attira immédiatement l'attention des journaux. Pour la première fois en trente-cinq ans, le nom de Eileen Gray apparut dans Le Figaro, Le Monde, le Times et le Herald Tribune. « Eileen Gray, Marcel Coard, Pierre Legrain, vedettes Art Déco de la Collection Jacques Doucet », affichait Le Figaro. L'enquête sur la mystérieuse Eileen Gray commençait. Brusquement, elle était de nouveau à la mode. On recherchait ses meubles comme on le faisait déjà pour ceux de Jacques-Émile Ruhlmann ou de Jean Dunand. Çà et là, quelques-unes de ses créations refirent surface ; les amateurs se les arrachèrent.

 


Eileen Gray 

 

 

Au cours des dernières années de sa vie, le monde s'intéressa donc de nouveau à Eileen Gray, à sa grande surprise, et parfois contre son gré. Cela ne changea rien à ses habitudes. « C'est absurde », confiait-elle, « quand je pense qu'il y a cinquante ans je n'arrivais pas à vendre mes meubles, que j'avais tant de mal avec ma galerie ! Et aujourd'hui, c'est la mode. Tout cela ne me semble guère sérieux et la mode, je n'aime pas beaucoup. » Qu'aurait-elle pensé si elle avait su qu'au printemps 2009, lors d'une vente spectaculaire au Grand Palais, son fauteuil aux dragons, issu de la collection Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé, serait adjugé 22 millions d'euros, un prix encore jamais atteint pour un meuble du XXe siècle ? Mais la curiosité qu'elle suscitait désormais, lui plaisait tout de même, surtout lorsque celle-ci concernait son œuvre plutôt que sa personne. 

 

En 1972, le Sunday Times proposa à Bruce Chatwin, d'écrire un article sur elle. Il captivait la vieille dame par les récits de ses odyssées en Afghanistan et au Soudan, à dos de chameau ou à pied. Il apparaissait comme un prince mélancolique, un conteur de rêves qui, avec la force de son imagination, lui faisait traverser des océans. Il raconte qu'il a remarqué, un après-midi, épinglée au mur, une carte de la Patagonie qu'elle avait colorée à la gouache. « J'ai toujours rêvé d'y aller », observa Eileen, alors âgée de quatre-vingt-treize ans. « Moi aussi », répondit Chatwin. « Alors faites-le à ma place. »

 

J'ai vu Eileen pour la dernière fois le jeudi 4 octobre 1976. Nous allâmes visiter ensemble la grande exposition 1925 au musée des Arts décoratifs. Quelques-unes de ses œuvres y figuraient. Eileen fit la queue comme tout le monde, paya son ticket, et pénétra dans le musée au milieu d'une foule considérable. Son allure était toujours aussi impeccable ; son corps fragile se tenait droit, soutenu par son énergie intérieure. Ce soir-là, alors que nous partagions un léger souper dans son atelier, tout en échangeant quelques plaisanteries sur les « monstruosités de notre époque », elle finit par admettre : « On ne peut qu'éprouver de la reconnaissance envers tous ces gens qui se donnent la peine de vous déterrer et de préserver au moins une partie de votre œuvre, laquelle, sans leurs efforts, aurait disparu comme tout le reste. » Quand vint le moment de nous séparer, je l'étreignis tendrement. Je ne pus m'empêcher de penser à ce qu'avait été la vie si active de cet être à présent démuni, à ses dons remarquables, et une grande tristesse m'envahit.

 

Elle mourut le dimanche 31 octobre 1976, à 8h30 du matin. La radio annonça son décès l'après-midi à 17h30, c'était la première fois qu'on y prononçait le nom d'Eileen Gray. L'enterrement eut lieu le 5 novembre au matin en présence de trois amis. Les cendres furent déposées au cimetière du Père Lachaise, dans une niche numérotée 17616.

 

L'histoire ne manque pas d'ironie. Aujourd'hui, sa case funéraire n'existe plus. En 1988, la concession, étant arrivée à son terme, la direction du cimetière du Père Lachaise, inconsciente de la célébrité de la défunte, décida de faire jeter les cendres dans la fosse commune, sans repères, donc à jamais perdue. Ainsi ses restes reposent parmi les plus anonymes et les plus humbles. Et, à vrai dire, je ne crois pas que cela la dérangerait beaucoup.