La réclusion à perpétuité, un esclavage moderne

Clément Solym - 20.09.2012

Tribune - réclusion - perpétuité - Nicola Valentino


La parole aux auteurs des éditions La Différence  

Réclusion à perpétuité paraîtra le 18 octobre prochain dans la collection « Politique ». La Différence vous propose de découvrir en exclusivité ses pages introductives.

 

 

 

 

J'étais en prison, en 1994, quand la première version de ce livre a été publiée. Son texte, aujourd'hui complété et remanié, constitue une extension de l'expérience qui y était racontée, une actualisation de l'analyse de la réclusion à perpétuité entendue comme peine d'esclavage.

 

Quand j'ai écrit la première version de Réclusion à perpétuité, il y avait en Italie 596 détenus qui purgeaient cette peine. Aujourd'hui, il y en a bien 1 434. Une grande partie de ces gens, à cause de certaines modifications de la loi de réforme du système pénitentiaire, ne peut jouir d'aucun type d'aménagement du régime pénitentiaire, et ceux qui conservent cette possibilité n'ont aucune certitude que cela leur soit accordé. Le livre rend compte de ces différences et de la distorsion que ces dispositifs exercent sur les corps des reclus, mais aussi de leurs proches.

 

À moi, la possibilité de terminer la peine de réclusion à perpétuité a été accordée. L'expérience que je raconte montre comment le dispositif d'esclavage opère du début à la fin, et comment le regard est toujours tourné vers le Haut, vers ceux qui ont le pouvoir d'accorder et de décréter l'affranchissement de la peine. Cette forme de dépendance institutionnelle et les prescriptions auxquelles elle contraint, impliquent non seulement la personne condamnée à perpétuité, mais aussi son milieu familial, son milieu amical, son milieu de travail. Le livre raconte, à travers mon expérience et celle d'autres condamnés à perpétuité en semi-liberté ou en liberté surveillée, la façon dont l'affranchissement du condamné constitue une libération pour son monde de relations tout entier. La réclusion à perpétuité, si l'on considère également le large usage fait de cette condamnation, ne constitue pas seulement le problème de condamnés, mais implique leurs réseaux sociaux.

 

À travers les témoignages directs que j'ai recueillis, les écrits de condamnés à perpétuité d'aujourd'hui ou d'autres époques historiques, j'ai voulu raconter aussi l'expérience de celui qui purge la peine du début à la fin de sa vie et de celui qui est obligé de la purger depuis le début et sans espoir d'en voir la fin.

 

La réclusion à perpétuité est également racontée du début à la fin de la journée, parce qu'on est prisonnier à perpétuité tout le temps, de jour comme de nuit. La réclusion à perpétuité pénètre jusque dans les rêves et, contrairement à ce qu'écrivait Beccaria, qui le proposa aux gouvernants de l'époque parce qu'il la considérait comme terrifiante avant tout pour l'imaginaire social, elle constitue une grande épouvante pour celui qui la vit comme pour celui qui la voit, parce que la réclusion à perpétuité n'est pas simplement le manque d'une fin de peine, c'est plutôt l'exécution quotidienne d'une peine sans fin.

 

 

Nicolas Valentino 

 

Le livre s'arrête aussi sur les points de rupture que la réclusion à perpétuité engendre dans le corps de la personne devenue esclave ; chaque distorsion du corps est analysée également dans les adaptations qu'elle invente à des fins de survie. L'expérience de la réclusion à perpétuité réclame un apprentissage anthropologique : on ne peut pas vivre dans le grand effroi d'un contrôle total sur votre propre vie subi sans limite de temps. Pour éviter cette dégradation humaine, le condamné est poussé vers la recherche fébrile d'une activité quelconque qui lui fasse dire « en cela au moins je suis libre », jusqu'au paradoxe extrême du suicide. Cet apprentissage pourrait constituer un matériau d'analyse critique envers tous ces dispositifs d'esclavage moderne, qui prolifèrent dans les formations sociales actuelles.

 

Le livre raconte aussi l'histoire de la réclusion à perpétuité, depuis le début, dans l'espoir qu'une plus grande prise de conscience sociale puisse en favoriser la fin.

 

Nicolas Valentino

Introduction à Réclusion à perpétuité, éditions de La Différence, octobre 2012

 

Nicola Valentino, né à Avellino en 1954, a été condamné en 1979 à la peine de perpétuité et emprisonné pour des faits liés à la lutte armée dans les années 1970. Il a publié avec Renato Curcio et Stefano Petrelli Nel Bosco di Bistorco en 1990, une réflexion à plusieurs voix sur cette forme de réclusion et les moyens d'y survivre. En régime de liberté conditionnelle à partir de 1991, il organise un séminaire avec différents intervenants sur le thème « Humour en prison » dont il puisera la matière pour son livre Ridere dentro qu'il publiera en 1992. Deux ans plus tard, sortira Ergastolo qui paraît aujourd'hui en français.