“La sécu n'aime pas les écrivains”, par Marie Pavlenko

Auteur invité - 27.05.2019

Tribune - sécurité sociale - main cassée - autrice prise charge


Marie Pavlenko est romancière, adhérente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse et de la Ligue des auteurs professionnels. Un jour, elle se retrouve avec la main cassée. Comment travaille un auteur sans main ? Elle partage son histoire avec la sécurité sociale : l’impossibilité de faire valoir ses droits depuis un an et demi.
 

Les réformes du régime social des artistes auteurs étaient supposées améliorer leurs conditions d’accès à leurs droits... les témoignages se multiplient sur la complexité vertigineuse des démarches, et surtout, leur échec.
 


Marie Pavlenko


 

Le 27 septembre 2017, un policier m’a jetée au sol et m’a cassé la main. L’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu, à Paris, m’a prescrit 21 jours d’ITT — je suis écrivaine, je ne peux pas écrire avec la main cassée. Vingt mois plus tard, je ne suis toujours pas indemnisée de cet arrêt de travail. Je cotise à la sécurité sociale depuis vingt ans, mais mon statut m’interdit de facto la protection sociale à laquelle j’ai droit.
 

Après plusieurs mois sans nouvelles de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Seine–Saint-Denis, j’ai demandé des explications sur ce délai. On m’a répondu que c’était normal : je ne suis pas salariée. Il me fallait prendre l’initiative d’envoyer une batterie de documents pour faire valoir mes droits.
 

Justificatifs et culpabilisation


Et d’en renvoyer, encore et encore, à cause des oublis (« ah, et aussi, pouvez-vous nous faire parvenir... ») : preuves complémentaires de l’agression et de ses conséquences, justificatifs de revenus sur trois ans, déclaration sur l’honneur que je ne pouvais pas écrire pendant cet arrêt de travail. Pourquoi me faudrait-il déclarer sur l’honneur qu’il m’est impossible d’écrire avec la main cassée ? À quel salarié demande-t-on ce genre de choses ? De justifier ce qu’un médecin a constaté et prescrit ?
 

Rien ne venait. On a promis de me rappeler. J’ai attendu. J’ai attendu encore. La CPAM m’a informée qu’elle avait demandé des documents complémentaires à l’Agessa, l’organisme chargé de la gestion de la sécurité sociale des auteurs, et qu’elle attendait la réponse depuis plus d’un mois. Information prise directement auprès de l’Agessa, celle-ci avait répondu le jour même.

J’ai ensuite envoyé un email à la CPAM pour savoir s’il y avait du nouveau : mon dossier était perdu. Au diable le courrier électronique, j’ai appelé pour éclaircir la situation. C’était simple, l’Agessa n’avait pas répondu ! Problème : j’avais en main un courrier de l’Agessa m’affirmant le contraire. « Ah bon ? Ah oui, vous avez raison, mais nous avons envoyé depuis un autre courrier et cette fois, l’Agessa n’a vraiment pas répondu. »
 

Erreur du logiciel en votre défaveur


Je relance donc l’Agessa : la seconde réponse a été envoyée il y a plus d’un mois. Je rappelle la CPAM. « On va vous rappeler. » Je suis chez Kafka, je suis chez Ubu. Au lieu d’un appel téléphonique, je reçois un email m’invitant à contacter l’Agessa par moi-même pour obtenir « le document » que l’Agessa n’a, selon la CPAM, pas correctement rempli. Je pourrai ensuite le faire suivre par mail à une adresse spécifiée dans le corps du message.


Michael Roper, CC BY SA 2.0

 

Hélas : j’ignore de quel « document » il s’agit, n’étant jamais mise en copie des courriers échangés entre la CPAM et l’Agessa. Je réponds donc au mail. Mail delivery subsystem. Qu’à cela ne tienne, je lance un appel au secours sur l’adresse jointe pour faire suivre le « document » dont je ne connais pas la nature. Réponse automatique : Mail delivery subsystem. De guerre lasse, je décroche mon téléphone.
 

Aucun filet de sécurité


On me demande de lire le fameux email où figure une mauvaise adresse. On me coupe la parole en m’affirmant que l’Agessa « sait de quel document il s’agit », j’aimerais continuer la lecture de mon mail, mais mon interlocutrice me dit que j’emploie un ton désagréable et me raccroche au nez. Cela fait alors plus d’un an et demi que je démarche la CPAM, au prix de nombreuses heures perdues sur mon travail, mes loisirs, en bref, ma vie. En pure perte.

Banalité des rapports avec l’administration ? Non. C’est mon statut qui en cause, qui fait que le 27 mai 2019, je n’ai toujours pas réussi à faire valoir mes droits auprès de la Caisse primaire d’assurance maladie. Celle-ci ne daigne pas me considérer comme les autres assurés. Les autrices et auteurs savent tous de quoi je parle. Nous ne sommes pas intermittents du spectacle, n’avons pas le droit au chômage, nous n’avons aucun filet de sécurité.
 

Au moment où j’écris ces lignes, je réalise que, comme tout le monde, il m’arrive de tomber malade et de ne pas pouvoir travailler. Jamais il ne m’est venu à l’idée de demander la protection sociale à laquelle j’ai droit. Quand le médecin me demande si j’ai besoin d’un arrêt de travail, je réponds par la négative : à quoi bon ?
 

Trouver une crèche : parcours impossible


En réalité, nous autres auteurs avons renoncé à être traités comme les autres assurés sociaux. Au-delà d’une anecdote personnelle, mon témoignage montre à quel point l’abandon des auteurs, en France, est pernicieux et indigne.
 

Notre travail fait vivre des milliers de gens — éditeurs, distributeurs, libraires, imprimeurs, bibliothécaires —, autour de cet objet magique qu’est le livre. Mais en 2019, un auteur français n’est pas remboursé quand il est malade. À moins de se battre des mois, voire des années. Est-ce tolérable ? Est-ce juste ?

À l’heure où le gouvernement affirme vouloir s’occuper du statut des auteurs, serait-il possible de simplement commencer à nous permettre d’accéder à des droits qui nous sont théoriquement acquis ?
 

Marie Pavlenko




Commentaires
Accessoirement c'est aussi le boulot des médiateurs de la république qui interviennent quand on peut etablir les elements d'un dysfonctionnement avec les services publics. D'expérience les dits services sont sommés de s'expliquer et de donner réponse. Bon courage.
Bonjour Marie,

Je vous soutiens de tout mon coeur d'artiste auteur...

Cela fait 1 an et demie que je me bats avec l'administration Française afin de changer mon STATUT. J'étais artiste libéral ( maison des artistes ) équivalent à l'Agessa. Je suis donc passé au régime des micro-entrepreneurs. Adieu donc ce STATUT infernal qui se justifie d'avantage dans la pérennisation de l'appétit d'ogre de l'état... Sans aucune contrepartie pour nous ! 90% c'est ce que me volait l'état, et 10% c'était ce qu'il me laissait pour survivre pendant deux ans ! Je vous note ceci parce que je me suis réveillé ! Et que j'ai décidé que cela devait suffire ! J'ai donc viré sans ménagement ce boulet qui me tirait vers le fond depuis plus de 25 ans ! Et tant pis pour la retraite à taux plein, je n'ai pas envie de crever dans la misère sociale avant !Ce ne sont que des STATUTS odieux et pas du tout adaptés à nos situations socio-professionnelles ! L'administration c'est un fait n"en a rien à faire de nous !

Ce que j'ai compris, c'est que c'est l'état qui génère la misère ! Que penser de l'IRCEC et de sa majoration de 15% en sus de ce que l'on gagne ?! C'est sacandaleux ! Je suis content que les autres artistes commencent à ouvrir les yeux sur une très dure et injuste réalité fiscale et surtout STATUTAIRE... Bien à vous. Olivier
Merci pour ce témoignage qui est absolument consternant et effrayant.

Je vais le partager sur les réseaux en espérant que notre situation sera enfin entendue.

Ne lâchez rien !
Je vous rassure, elle n'aime pas non plus les expatriées enceinte. J'ai des droits ouverts mais sans une aide juridique (comprise dans mon as sur) je pense que je n'y arriverais pas. Si je dois aller jusqu'au CRA,j'irais car parler et se déplacer et bien souvent une pure perte de temps.
je vous rassure (ou pas d'ailleurs), elle n'aime pas plus les intermittents du spectacle... (des mois de lutte pour chaque arrêt, chaque congé mat etc...)
Bonjour,



Pitoyable...mais comment imaginer que ces dossiers puissent les intéresser ?

Il suffit de voir, dans un contexte général, que la réponse aux gilets jaunes est de supprimer l' ENA !



Bon courage à toutes et tous dans les méandres de vos démarches, ne lâchez rien !
C'est à la fois scandaleux et assez courant. Pas seulement pour les écrivains. Mais on ne peut pas faire abstraction de l'absurdité totale du parcours, des pièces demandées inutiles et des délais invraisemblables. Une amie étudiante a eu affaire à la CAF qui a également perdu des dossiers contenant des documents originaux, traité l'administré comme un gueux tendant sa gamelle et laissant les démarches pourrir pendant des années. Tout s'est débloqué quand il a été question de tribunal administratif. J'ignore si cela fonctionne toujours ou même souvent. Mais pour faire valoir ses droits face à une administration qui ne semble plus comprendre qu'elle est au service des citoyens, il faut parfois davantage que de la patience. NB Il faut néanmoins commencer par tenter la conciliation.
Rassurez vous même Même ton déplaisant et Suspicieux Auprès de mon amie qui a la sclérose en plaques et qui se retrouve dans des démarches kafkaïenne tout tout tout au plus absurdes et inutiles entre des changements de statut allocation handicapé et allocation sécurité sociale !
Ils ont cassé votre doigt d'honneur mais ils n'ont pas entamé votre capacité de résistance.

Pour moi, c'est ça un écrivain, quelqu'un qui se relève et qui résiste à l'injustice. Bravo.
C'est inadmissible !!!
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