La vie d'artiste-auteur c'est comme le vélo : on arrête de pédaler, on tombe

Nicolas Gary - 07.02.2013

Tribune - Aurélie Filippetti - Festival d'Angoulême - artiste-auteur


Prix Artemisia 2009, l'auteure de BD Tanxxx a débuté dans l'univers des Bulles, en 2005, chez les Requins Marteaux. Elle y publie Rock Zombie et commence sa carrière sous les meilleurs auspices. Depuis, d'autres albums sont sortis, et elle a travaillé également sur le feuilleton Les autres gens, que scénarise Thomas Cadène. 

 

À ce titre, et bien d'autres, Tanxx, c'est un dessin qui fracasse, qui sent la sueur, le sang, l'encre et les larmes. Et quand elle s'adresse à la ministre, c'est dans un texte qui reflète bien ce dessin. 

 

Sur son blog, de même que d'autres ont réagi immédiatement hier aux propos de la ministre, elle a adressé un courrier à la ministre. Une sorte de bafouille, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Mais à la réflexion, ce serait bien de le prendre le temps. Avec son aimable autorisation, ActuaLitté reproduit ici l'intégralité de son texte.

 

 

 

Chère Aurélie,

 

Vous ne m'en voudrez pas de vous appeler par votre petit nom, après tout je ne suis qu'un auteur de BD et rien ne peut être trop sérieux dans ce domaine, surtout pas les petites mains. J'ai lu votre interview sur actuaBD à propos de votre venue au FIBD. Je n'en attendais pas grand chose, pour un paquet de raisons, mais tout de même ça reste coincé et je ne peux pas rester sans réagir.

 

Je ne m'étendrai pas sur les poncifs que vous alignez à propos de notre medium, la BD-c'est-rigolo-et-ça-fait-lire-les-enfants-mais-surtout-les-garçons, même si c'est tout de même assez alarmant de la part d'une ministre de la culture. Je m'attarderai, en revanche, sur l'effroyable vide concernant la situation des auteurs. Une seule de vos réponses s'y réfère :

 Non, on ne m'a pas parlé de “crise de la BD”. Par rapport à l'ensemble de l'industrie du livre, c'est même un secteur qui se porte bien, il y a encore eu une légère progression l'année dernière. C'est vrai qu'il y a beaucoup d'œuvres, près de 5500 œuvres nouvelles, mais je trouve cela extrêmement positif, moi. L'essentiel est que la diversité du marché éditorial soit conservée, que les jeunes et les nouveaux talents puissent émerger et que chacun y trouve sa place. Apparemment, c'est le cas. Et puis le virage numérique a été pris assez tôt par l'univers de la bande dessinée , je pense que c'est un atout aujourd'hui.

Ce dont on me parle, ce sont plutôt les questions qui se posent à l'ensemble des auteurs : le contrat d'édition, notamment à l'ère du numérique, chose dont les discussions sont en cours. Je suis content d'avoir rencontré Vincent Montagne [Président du Syndicat National de l'Édition mais aussi de l'éditeur de bande dessinée Média-Participations. NDLR] aujourd'hui. J'espère que nous allons aboutir à un accord.

Les bras m'en tombent. Entendons-nous bien : le seul secteur qui se porte bien dans la BD, ce sont éditeurs mainstream (*), et au prix de contrats absolument scandaleux imposés aux auteurs. La si merveilleuse diversité de l'édition BD ne tient que parce que beaucoup - pour ne pas dire la majorité - d'éditeurs indépendants et d'auteurs (chez des éditeurs indépendants ou non pour ces derniers) se contentent d'une misère pour vivre, parce qu'ils aiment leur métier, parce qu'ils n'ont pas le choix.

 

Quand je vous dis une misère, il faut comprendre que peu atteignent un SMIC, et que la norme se situe plus du côté du RSA, et les plus chanceux vivent avec un ou une conjoint(e) salarié(e). La plupart de mes amis auteurs sont dans la panade, la vraie panade, au point que j'estime ne pas avoir à me plaindre avec mes 750€ de revenus mensuels. Un auteur - doit-on le rappeler ? -  n'a ni salaire, ni chômage, une retraite minuscule, paye une retraite complémentaire obligatoire, paye sa mutuelle lui-même, n'a pas de congés payés, et par-dessus tout est à la merci de ses employeurs ou éditeurs. Ce statut (non-statut, plus précisément) est extrêmement précaire, l'auteur est malléable à souhait, il a cette flexibilité tant rêvée par le patronat.


Nous avons vécu, mon compagnon et moi, plusieurs années sur mon unique revenu. Si j'estime aujourd'hui que notre situation est moins pénible, c'est uniquement parce que mon compagnon a trouvé un emploi. Mais très précaire. Voilà de quoi on se contente quand on est dans ces situations : être contents de payer son loyer sans trop s'arracher les cheveux pour les factures qui suivent.

 

Ce que ça engendre, concrètement, c'est une vie de misère, une vie au jour le jour, et tout est très compliqué : louer un appartement, se chauffer, se nourrir. Je ne parle même pas de l'incidence très concrète sur la production des auteurs, acculés à trouver de l'argent dans l'urgence dès le 10 du mois : il met bien souvent de côté ses envies les plus audacieuses pour faire de l'alimentaire.

 

Et là encore c'est trop espérer de nos employeurs, notre si joli métier (gribouiller après s'être levé tardivement et déjeuner de chocapic, j'imagine) peut bien supporter toutes les humiliations : travail urgent fait dans la nuit payé des mois en retard quand il est effectivement payé, le mépris non dissimulé de la part de nos clients, disparition de la pige au profit de la facture et j'en passe et des meilleures. Nous n'avons aucune espèce de parachute. La vie d'artiste-auteur c'est comme faire du vélo : si nous nous arrêtons de pédaler, nous tombons. Et la chute est mortelle.

 

 

Aurélie Filippetti, Crédit ActuaLitté

 

 

Le plus grave dans tout ça, c'est de dire que vous avez rencontré le SNE pour discuter des conditions contractuelles des auteurs. Imaginez-vous aller dire à un salarié de PSA Peugeot : « pas de souci on s'occupe de vous, on est allés discuter avec le MEDEF ». Le cynisme, ou l'ignorance, vis-à-vis de de la situation des auteurs - exactement comme celle des ouvriers - est sans limites, tous les jours nous devons faire face à ce genre de chose, et c'est intolérable.

 

Savez-vous, chère Aurélie, que les auteurs présents à ce si merveilleux festival d'Angoulême prennent sur leur temps de travail ou de repos pour être là gracieusement ? Savez-vous que si ils continuent à s'y rendre malgré tout, c'est en grande partie parce que c'est un des rares moments où ils peuvent se voir parce qu'ils n'ont pas les moyens de se déplacer le reste de l'année ?


Savez-vous à quel point les auteurs essaient justement de construire des projets numériques en dehors des éditeurs parce que ces derniers n'y voient qu'une façon d'engraisser un peu plus sur le dos des auteurs ? Savez-vous que le principal syndicat d'auteurs, le SNAC, a rompu les négociations avec le SNE justement sur cette question très sensible ?

 

Savez-vous que si les auteurs ont le sourire à Angoulême c'est parce qu'ils sortent leurs problèmes de leurs têtes le temps d'un festival ?

 

Chère Aurélie, ne vous fiez pas au FIBD pour vous faire une idée de la vie d'auteur, les paillettes sont aveuglantes. Le FIBD est le plus grand mensonge qui soit sur ce qu'est la bande dessinée, l'édition et ses auteurs.

 

La vie de bohème n'a de joli que son nom.

 

Tanxxx,

artiste-auteur qui se paie le luxe de ne plus être au RSA.

 

(*) notez bien que finalement c'est assez cohérent, puisque vous parlez “d'industrie du livre”. Quel vilain mot.




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