La Virgilia : une Rome envoutante vue par Giorgio Vigolo

Editions La Différence - 21.02.2013

Tribune - Vigolo - la virgilia - Italie


Paraît le 7 mars à La Différence un véritable chef-d'œuvre, La Virgilia de Giorgio Vigolo. Nathalie Castagné, écrivain et traductrice, nous livre sa rencontre avec ce texte étonnant et en dehors du temps, dans une Rome envoûtante. 

 

 

 

Giorgio Vigolo a écrit La Virgilia entre 1921 et le printemps 1922. Il avait 27 ans. C'est en 1982, année précédant celle de sa mort, qu'a été publiée cette œuvre, poème autant que longue nouvelle ou court roman.

 

Cet écart de soixante ans résulte d'une mise au secret, puis d'une soudaine lecture faite par Vigolo à Pietro Cimatti, écrivain et poète de plus de trente ans son cadet, « un soir d'hiver à Rome », révèle celui-ci dans son introduction à l'édition italienne, enfin la réaction enthousiaste de Cimatti à cette lecture, qui emporta la décision de Vigolo, en faisant tomber ses craintes de n'être pas entendu, sans doute même d'être rejeté dans ce qu'il livrait de plus aventureux et sans doute, sous le voile de la fiction, et par ce qu'elle permet de libérer, d'éminemment, de suprêmement personnel.

 

J'ai découvert La Virgilia en octobre 2008. Vigolo a intitulé l'un de ses recueils La città dell'anima, et c'est ainsi que je suis d'abord entrée dans ce livre : comme dans un lieu intérieur, que je ré-arpentais à travers ses lignes, un lieu étrangement familier et dont en même temps résisterait toujours l'épaisseur ou la stratification du mystère. Au détour de ces rues de la Rome ancienne, m'attendait, sous forme de Journal d'un jeune musicien érudit du XIXe siècle, une histoire entremêlant amour par-delà les siècles et accents d'un instrument mystérieux, dont tout me parlait ; une histoire fantastique et initiatique, un grand rêve, pourrait-on dire aussi, à condition d'entendre dans ce mot la puissance d'une plongée et d'une traversée au-delà des limites illusoires du moi, et non la faiblesse de l'évasion.

 

Le rêve tel que l'entendaient les romantiques, les vrais : les métaphysiques, loin des sentimentaux. Vigolo, poète (reconnu par certains, en Italie, comme l'égal de Montale, de Saba, d'Ungaretti), essayiste, musicologue, a été traducteur de Hölderlin. Ce qui fait la spécificité de La Virgilia est aussi la présence constante, dans son inspiration et dans sa trame, d'influences a priori contradictoires : partout s'y révèle une association très singulière entre romantisme allemand et grande tradition de l'humanisme latin.

 

Ce roman, ce roman si longtemps caché, comme arraché au tombeau à l'instar de sa protagoniste – dont l'empreinte immortelle va en un finale extraordinairement poétique et visionnaire apparaître, descellée du cercueil, dans ce que le narrateur appelle « la transgression des lois inviolables du Temps et de la Mort » ; mais c'est moins à une transgression qu'on assiste, qu'à sa transmutation lumineuse en une révélation de la Beauté –, comme arraché au tombeau donc juste avant la mort de son auteur, est le seul qu'ait écrit Vigolo. Mais il a écrit de nombreuses nouvelles, et dans plus d'une d'entre elles se trouvent des échos de cette Virgilia tenue au secret.

 

 

 

 

 

Comme si la musicienne et poétesse de la Renaissance, morte en pleine jeunesse, dont va s'éprendre le narrateur du roman, venu à Rome exhumer les beautés musicales du passé, la jeune morte donc, objet de passion, parfois béatifiée, et tout ce qui l'entoure (la pluie, la pluie diluvienne de Rome, qui fait vaciller les frontières de la réalité et du rêve, du présent et du passé, le chant de la pierre, la maison inquiétante, le monsignore non moins inquiétant qui l'habite…) tentaient des sorties, avec des effets parfois merveilleux, comme dans la nouvelle intitulée « Autobiografia immaginaria » – du recueil Le Notti romane (Les Nuits romaines) –, mais dans l'effacement systématique du motif de l'amour fou, qui parcourt et porte La Virgilia, et en fait un objet unique dans l'œuvre de Vigolo, auteur plus enclin à dire le mystère des lieux, les correspondances de la Nature et des arts, que l'âme ou l'esprit en proie au délire amoureux.

 

Non que ces éléments habituels à ce qu'écrit Vigolo soient absents de La Virgilia ; ils y sont inhérents, et nécessaires à sa composition. De même, Rome : ses églises, ses fontaines, ses places sont là, et ses vieilles ruelles, et la coupole de Saint-Pierre comme le signe même de la ville quand une extraordinaire promenade nous conduit hors les murs, dans la lumière du mois de mai romain, le long d'un immense aqueduc. Ces éléments, inépuisables sources d'inspiration, on les retrouve aussi dans les variantes, tenues elles aussi secrètes, du roman ;  car Vigolo y est revenu à diverses reprises ; mais ce qu'il y a de frappant, et même de très étrange, quand on découvre ces tentatives nouvelles – bien sûr toujours inachevées –, est l'absence de celle qu'annonce le titre, et l'absence même de ce qu'elle doit susciter.

 

Tout se passe comme s'il y avait là quelque chose que Vigolo n'avait pu atteindre et exprimer qu'une seule fois, pour ensuite s'en détourner, par choix ou par empêchement.

 

À contre-courant des œuvres du temps, aujourd'hui comme hier – hors du temps, ce qui n'est peut-être pas étranger à sa magie singulière –, La Virgilia est aussi à contre-courant de l'extrême réserve de Vigolo quant à ce qui relève de la vie personnelle et de ses strates secrètes, alors même que son œuvre puise en permanence dans la profondeur de la mémoire et des rêves. La force poétique de La Virgilia se retrouve dans nombre d'écrits de Vigolo. Sa densité de mystère tient sans doute à ce qu'on y perçoit de souterrain et d'intime, dont cependant le secret, comme dans le livre, n'est jamais entièrement levé.