Le dilemme moral d'un pirate, par Vincenzo Latronico (première partie)

Clément Solym - 04.12.2012

Tribune - piratage de livres - dilemme moral - Italie


Cet article est de Vincenzo Latronico, paru en février 2012 dans Il Corriere della Sera sous le titre : Il dilemma morale dell'ebook pirata (traduit de l'italien par Marie Causse, traductrice et auteure. Voir son site, L'odeur de la ville mouillée)

 

 

 

Je le vois venir.

Je le vois venir. Même si je refuse de l'admettre, je le vois venir. Quand on me posait la question, il y a encore un an, je répondais que c'était impossible et j'étais sûr de moi. Parfois, je réponds encore que c'est impossible, mais je sais que je mens. Dans la préface à Abbatoir 5, Kurt Vonnegut raconte que son chef de bureau se moquait de ses efforts à écrire un roman contre la guerre. « Vous savez ce que je réponds quand quelqu'un me dit qu'il écrit un livre contre la guerre ? », ironisait-il, « Je dis : pourquoi ne pas écrire un livre contre les glaciers, alors ? ». Voilà : j'aurais voulu écrire un article contre le piratage des ebook ; pourtant je continue à penser aux glaciers.

 

Aujourd'hui, nous sommes le 22 décembre, je me suis réveillé de bonne heure.  J'ai terminé un article que je devais rendre en milieu de matinée, et pour le compléter j'ai dû relire des passages des Mythes Grecs de Robert Graves. Dans l'après-midi, j'ai poursuivi une traduction. Il est maintenant sept heures, et si je n'étais pas en train d'écrire ces lignes, je continuerais la lecture de Sandman de Neil Gaiman, puis je sortirais.

 

Tout cela n'a aucun intérêt, si ce n'est que j'ai lu ces deux textes en ebook. Mais cela non plus n'aurait pas grand intérêt si je n'avais téléchargé gratuitement ces deux textes depuis une archive dite « pirate ». C'est une chose que je fais de plus en plus souvent depuis que j'ai un iPad – et encore plus depuis que j'ai découvert un site qui archive à peu près tout ce qui sort ou vient de sortir en langue anglaise. C'est de cela que je voudrais parler.

 

Playmobile pirate Vs. Bearbrick pirate

Pirate contre pirate... le dilemme

sarahinvegas, (CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

Ce dont je ne veux pas parler :

Il y a une chose dont je ne veux pas parler, en revanche : c'est la diatribe qui oppose le numérique au papier-qui-bruisse-et-qui-sent-bon. Je ne veux pas en parler pour une raison toute simple : c'est le numérique qui va gagner, bien sûr. Ce n'est pas une question de goûts, ni de sondage, ni de discours plus ou moins réalistes, plus ou moins conservateurs : le numérique va gagner parce qu'il est plus pratique et performant, et s'il ne l'est pas encore pour nous, il le sera pour ceux qui viendront après nous. Les livres numériques sont infiniment moins chers à produire – ils sont donc plus économiques, ou plus rentables – on les repère instantanément, et on les archive pour toujours sans frais de déménagement ni d'Ikéa.

 

Je suis né en 1984 et il est vrai que parfois, j'éprouve un léger désagrément à lire en numérique. Mais il est moindre que celui qu'éprouve mon père, et plus grand que celui qu'éprouvera mon fils, qui probablement n'en éprouvera même aucun. Le fait que certains (ils sont nombreux aujourd'hui, mais ils le seront de moins en moins) considèrent, par éducation et par habitude, que le papier est irremplaçable, est un accident de l'histoire : il passera, ou n'existera plus que pour ceux qui disent que « les CD ne restituent pas tout le spectre sonore ».

 

Ces derniers étant une autre version de ceux qui ont une montre mécanique quand l'oscillation d'un cristal de quartz à deux euros est bien plus précise que la meilleure horlogerie suisse. Pourtant, bien sûr, on continue à vendre des Rolex. De même, on continuera à vendre des livres, par traditionalisme ou par inertie ou à cause de l'invisible et capricieux besoin de marquer un statut social. 

 

Le ton de ce dernier paragraphe n'est ni apocalyptique ni réjouissant : je suis habitué au papier, et peut-être ne suis-je pas assez jeune pour me réhabituer au numérique, un peu comme un garçon de vingt-sept ans né il y a cent mille ans n'était peut-être pas assez jeune pour s'habituer à la glaciation de Würm. C'est encore une histoire de glaciers. Au cours d'une conversation à Turin il y a un an et demi, j'ai demandé à Nanni Balestrini  ce qu'il pensait de la progression des ebook. Le livre, a-t-il dit, est un accident historique de la littérature, laquelle existait avant lui et existera après.

 

Durant un laps de temps relativement bref, ils ont fait route ensemble, mais nous ne devons pas croire que les livres et la littérature sont une même chose, a poursuivi Balestrini, car ce n'est pas vrai. Un seul des deux vivra éternellement. 

Voilà.

 

Le terrible droit.

Il y a autre chose dont je ne veux pas parler, c'est le terrible et peut-être dispensable droit à la propriété intellectuelle – qui, comme ce fut brillamment expliqué par Michele Boldrin et David K. Levine dans Against intellectual monopoly  (Cambridge University Press, juillet 2008), plus qu'une propriété est un monopole : il ne défend pas un intérêt légitime, mais garantit une rente à un individu au préjudice de l'intérêt collectif. Je ne voudrais pas en parler afin de ne pas prêter le flanc à une rafale de tu quoque, bien sûr, mais aussi parce que nous nous dirigeons vers l'abolition de facto de ce droit, au moins en ce qui concerne ce qui est numérisable.

 

Avec Boldrin et Levine, je crois qu'à long terme, ce sera une bonne chose : et le copyright sur les livres ne sera plus qu'une relique d'un optimisme irréaliste, comme la définition du mariage naturel et la nationalité par droit du sang. Mais justement, je ne voulais pas en parler. 

 

 

Ce dont je voudrais parler

Je voudrais parler de piraterie. J'ai eu Napster dès son apparition ; encore aujourd'hui, je télécharge ce que je peux, même si la musique classique, qui constitue la majeure partie de ce que j'écoute, est difficile à trouver, et que je finis en général par l'acheter en numérique. Cela vaut aussi pour les films. Je vais souvent au cinéma, mais tout ce qui n'est pas en salle, je le regarde sur mon ordinateur. Les difficultés à trouver un film ou les problèmes de connexion me pousseraient à m'abonner à un service comme Netflix (qui, aux Etats-Unis fournit légalement, contre une petite rétribution, ce que l'on peut télécharger illégalement), s'il existait en Italie.

 

Mais, peut-être par courte vue administrative, ou peut-être à cause d'un marché trop faible, cela n'existe pas. Et la commodité devient vice. Il est presque naturel, pourrait-on dire, que je télécharge des livres.

 

Il y a une raison, cela dit, pour laquelle ce n'est pas si naturel que ça : je gagne ma vie grâce aux livres. L'année dernière, les droits d'auteur ont constitué une large part de mes maigres revenus. Le fait que je piétine le droit d'autrui tout en espérant que l‘on ne piétine pas le mien peut être vu comme une dissociation, ou un vœu pieu, ou une tentative de free ride, ou une hypocrisie absolue. Peu importe, je le fais. Je sais que je ne devrais pas, mais je le fais. Et je sais, ou je crois savoir, que tôt ou tard tout le monde le fera.

 

(la suite demain et merci encore à Marie Causse)

 

Le dilemme moral d'un pirate, par Vincenzo Latronico (seconde partie)