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Le dilemme moral d'un pirate, par Vincenzo Latronico (seconde partie)

Clément Solym - 05.12.2012

Tribune - piratage de livre - cas de conscience - auteur


Cet article est de Vincenzo Latronico, paru en février 2012 dans Il Corriere della Sera sous le titre : Il dilemma morale dell'ebook pirata (traduit de l'italien par Marie Causse, traductrice et auteure. Voir son site, L'odeur de la ville mouillée)

 

 

Dans une première partie, publiée hier sur ActuaLitté, Vincenzeo Latronico évoque un cas de conscience récent ; auteur, dont les revenus n'ont pas été importants l'année passé, il explique : 

 

Mais cela non plus n'aurait pas grand intérêt si je n'avais téléchargé gratuitement ces deux textes depuis une archive dite « pirate ». C'est une chose que je fais de plus en plus souvent depuis que j'ai un iPad – et encore plus depuis que j'ai découvert un site qui archive à peu près tout ce qui sort ou vient de sortir en langue anglaise. C'est de cela que je voudrais parler.

 

Voilà la suite de son texte :  

 

Quelques raisons pour lesquelles je télécharge des livres

  1. J'habite à quelques minutes d'une petite librairie de quartier, à quinze minutes d'une grande librairie indépendante, à trente d'une chaîne. Je travaille avec la littérature, et l'idée de perdre une heure pour savoir si je vais trouver le livre dont j'ai besoin – et que je ne vais peut-être pas trouver – n'est pas très alléchante. Paresseux ? Peut-être. Ou peut-être suis-je habitué au capitalisme à grande vitesse et à la satisfaction immédiate du désir, ce qui est, au fond, la même chose. Mais là encore, on en revient aux glaciers.
  2. La plupart des livres que je télécharge sont des livres que je n'achèterais pas. C'est triste, mais c'est comme ça. Il y en a beaucoup – vraiment beaucoup – que j'abandonne à peine commencés, après m'être aperçu qu'ils ne m'intéressaient pas. Les aurais-je achetés en version papier ? Non : mais je ne me serais pas non plus mis à les lire dans une librairie, expérience atroce et contraire à tout ce qu'aime celui qui aime lire : bruit, mauvaise lumière, va-et-vient. Je ne les aurais tout simplement même pas feuilletés. Qui aurait perdu quelque chose ? Pas l'auteur, mais moi oui. Ce n'est pas une justification, je le sais : en tout cas, c'est un fait.
  3. Tous les livres que je télécharge sont en anglais – pour partie parce que je lis les romans en langue originale, et aussi parce que les essais ne sont généralement pas traduits, ou traduits très tard. Acheter en ligne un livre en langue anglaise, entre les carences de la poste et de la douane, les coûts d'expédition et les délais est un supplice qui ne peut tenir la comparaison face à la possibilité de tout obtenir gratuitement et en un instant, où que l'on se trouve.

 

Quelques raisons pour lesquelles je ne téléchargerais pas les livres, ou bien je les achèterais après avoir vérifié qu'ils m'intéressent grâce à l'ebook téléchargé, alibi irréaliste de celui qui veut se faire passer pour « le visage humain » de la piraterie :

  1. L'odeur du papier.
  2. Le dilemme moral. 

Quelques raisons pour lesquelles je téléchargerais des livres, oui, mais en payant : 

  1. Le dilemme moral.

 

Pirates read

Angry Asian Librarian, (CC BY-NC-SA 2.0)

 

 

Donc

Nous avons déjà parlé de l'odeur du papier : je crois que son charme passera, si ce n'est pour tout le monde, au moins pour beaucoup, tôt ou tard. Le dilemme moral est une question plus délicate. Moi-même, si je devais me choisir comme sujet d'étude pour ce problème, je ne donnerais pas de très bons résultats. Bien qu'ayant un intérêt « égoïste », en tant qu'écrivain, à ce que les droits d'auteurs soient respectés, je ne les respecte pas.

 

De façon générale, je crois qu'on ne peut pas attendre grand-chose de l'argument moral : il suffit d'imaginer une société dans laquelle, par exemple, le paiement des taxes ne soit pas automatisé par un système de prélèvement à la base, et où l'évasion fiscale ne soit pas punie, mais où le fait de payer ses impôts soit une simple obligation laissée à la bonne foi du contribuable, un peu comme il est obligatoire d'acheter et non de télécharger gratuitement les ebooks. Combien paieraient leurs impôts dans une société comme celle-là ? Voilà la force du dilemme moral.

 

Que reste-t-il ?

Au cinéma, il reste les entrées en salle. On me dira qu'elles ne représentent qu'une partie des recettes. C'est vrai : et les prévisions de recettes seront revues en conséquence, au fur et à mesure que les films seront plus facilement trouvables en lignes et que l'habitude de télécharger augmentera. Et quand les prévisions seront revues à la baisse, les budgets baisseront en conséquence. Mais le cinéma survivra.

 

C'est un peu la même chose pour la musique. Même en imaginant que le téléchargement finisse par couvrir une grande partie des ventes actuelles, qui ne sont déjà plus aujourd'hui qu'une part négligeable de ce qu'elles étaient il y a dix ans, les musiciens auront toujours les concerts – qui, au fond, leur ont suffi pendant des milliers d'années. C'est un modèle économique différent de celui que nous connaissons en ce moment, mais cela reste un modèle économique, vers lequel, de toute façon, nous tendons de plus en plus.

 

Que restera-t-il à la littérature ? Je suis sérieux : que restera-t-il ? Je ne crois pas que le téléchargement illégal arrivera un jour à annuler les ventes, mais je crois qu'il pourra – comme dans le cadre de la musique et du cinéma – représenter une part suffisante du secteur pour que sa rentabilité ne puisse plus se baser uniquement sur ce canal de diffusion. Le cinéma et la musique en ont d'autres, les entrées et les concerts, qui offrent au public quelque chose qu'un téléchargement ne pourra jamais remplacer. Et la littérature ?

 

Quelques réponses à écarter

  1. Le DRM. Tous les systèmes de DRM que je connais ont été craqués avant même que les journaux annonçant leur lancement ne soient sortis. Bien sûr, ils finiront peut-être par arriver et ce serait une révolution numérique si puissante qu'elle ferait passer au second plan toutes les autres considérations sur l'avenir du livre. Mais ce serait alors une révolution semblable à celles de 1918, de 1922 et de 1966 : une révolution autoritaire.
  2. Le libraire. C'est vrai, il y a de formidables libraires qui savent conseiller, aiguiller et aider ceux qui aiment vraiment la littérature ; moi-même je fréquente depuis des années une librairie près de chez moi dont les propriétaires m'ont beaucoup appris sur la littérature sud-américaine. Nous parlons souvent de mes lectures, ils me conseillent, me guident. Dans un an, à trois pâtés de maison de là, va ouvrir une librairie Feltrinelli, dans laquelle, comme chacun sait, on trouve aussi des Freedent.
  3. L'état policier numérique. Comme celui, par exemple, dans lequel un corps d'une police nationale viole la souveraineté d'une autre nation pour arrêter un homme coupable d'avoir ouvert un site comme Megavideo.
  4. Les événements. C'est une autre voie possible, mais difficile. En Italie, seul un festival comme celui de Mantoue, une seule fois par an, grâce à un programme très étudié et à une solide réputation, peut se permettre de faire payer le public pour une lecture. Et là encore, le prix est bien moindre que celui d'un billet de concert, et le public concerné ben plus restreint.
  5. La bonne volonté du lecteur. Vous vous souvenez du dilemme moral ?

 

« Nous refusons de payer votre crise » leur avons-nous dit. Ils nous l'ont offerte. 

Je ne crois pas que le piratage pourra un jour couvrir la totalité des ventes de livres, mais il finira peut-être par en représenter une part substantielle. On peut imaginer une situation dans laquelle un pourcentage (bas) des ventes actuelles d'un livre continuera à être vendu en papier. Un pourcentage (tout aussi bas) sera vendu en ebook. Et le reste sera téléchargé.

 

C'est ce qui est arrivé à la musique et au cinéma. Plus les ventes augmenteront, plus la courbe tendra vers le piratage. C'est-à-dire qu'un livre vendu à un million d'exemplaire, sera proportionnellement plus piraté qu'un livre vendu à mille exemplaires, car les scrupules, les questions d'éthique et la bibliophilie ont probablement plus d'incidence sur les grands lecteurs que sur les autres.

 

Mais bien entendu, cela privera les maisons d'édition de leur plus grande source de bénéfice : les best-sellers. Peu importe, pourrait-on dire, si le roman qui se vendait à 2000 exemplaire ne se vend plus qu'à 600, l'important c'est que celui qui se vendait à 200 000 exemplaire continue comme ça. Mais il est raisonnable de croire que c'est justement celui-là qui ressentira l'impact du piratage.

 

Et, paradoxalement, ce n'est pas l'auteur de bestseller qui en souffrira, puisque son livre restera rentable bien que dans une moindre mesure. Ceux qui en souffriront, ce seront les petits, ceux dont on ne sait pas s'ils vont marcher, ceux qui vont peut-être marcher mais on n'en sait rien, ceux qui ne se vendent pas mais que l'on finance grâce aux bestsellers. Pour eux, je crains que les choses ne deviennent  de plus en plus difficiles. 

 

 

Et alors, qu'est-ce qu'on fait, hein ? 

J'en sais rien. Malgré tout, je continuerai à écrire des romans, et je continuerai à en télécharger : ceux qui ne sont pas traduits, ceux dont j'ai immédiatement besoin, ceux qui ne sont plus en vente. Je continuerai donc à beaucoup télécharger. Mais en tant que grand lecteur, je sais que je reste tout de même parmi les plus acheteurs de livre forcenés. Mais je sais que la chose diminuera avec le temps. Et en tant qu'auteur ?

 

Peut-être, mais je n'y crois pas trop, que mes prochains livres sortiront assez vite pour gagner la course contre le piratage ; peut-être, ce qui serait encore plus improbable, entreront-il dans la catégorie de ceux qui finalement s'en sortent bien. Plus probablement, comme ce fut le cas pour Quevedo et Dante, l'écriture deviendra-t-elle pour moi une activité non rétribuée, ou si peu, financée par un patrimoine personnel (que je n'ai pas) ou par d'autres sources de revenu. Cette activité sera peut-être plus aléatoire, probablement plus diffuse, et certainement plus libre.

 

Si ça a marché pour Boccace et Cervantes, nous devrions trouver un moyen de nous en accommoder nous aussi. 

 

 

(Et merci encore à Marie Causse)

 




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