Le flan se donne un aspect lisse, doré, utilise un arôme de démocratie

Editions La Différence - 28.03.2013

Tribune - résistance - politique - démocratie


Un système à impulsions et à interconnexions exclusivement financières s'est progressivement emparé de la planète au cours de ces trente-cinq dernières années. Ce système a créé un monstre qui attaque aujourd'hui la plus petite parcelle de vie partout dans le monde. Aucun pays n'échappe désormais à cette descente aux enfers, quelle qu'en soit la forme spécifique apparente. Hawa Djabali, dont les Éditions de la Différence viennent de publier Noirs jasmins, s'associe ici à un cri de révolte, à une colère, qui ne s'apaiseront plus. 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

Ô Flan !

 

Les dérivés d'un flan insipide  ne sont pas toujours « tire-au-flanc », parfois, ils s'agitent, se passionnent… Comment coincer un centre culturel arabe qui prétend qu'il n'y a d'intégration que réciproque ? Comment faire en sorte que les gamins de « l'immigration » n'aient pas accès à la formation artistique ? Comment garder coûte que coûte des lieux de formation qui ne forment pas ? Comment se débrouiller pour que les écrivains quittent le pays ? Comment faire pour qu'un style d'expression plastique ne soit pas un choix mais le résultat d'une carence artistique ? Voici quelques uns des problèmes qui doivent hanter leurs nuits.

 

En réalité, les dérivés chimiques du flan travaillent énormément ! Ils ne sont évidemment pas intelligents, ça ferait tourner le flan, mais ils sont malins ! Ils doivent se montrer très inventifs pour que l'argent dévolu à « La Culture » soit à portée de main des politiques qui s'en servent pour arroser les parts du flan de jus et de coulis de couleurs différentes (on dit  « jus de partis » mais il faut éviter de mettre un « e » à la fin du mot). 

 

Alors, en regardant les parts du côté gauche, on observe que le flan est rond, et tourne. On croit qu'il y a une gauche, on découvre l'illusion et on reste la bouche ouverte, comme deux ronds de flan ! Et puis il y a des noyaux de fruits qui sont restés au fond du flan, par exemple, le testament d'Adolphe qui ne voulut pas apprendre à peindre et barbouilla le monde de couleurs sales, celui de Benito qui ne savait pas que le talent littéraire venait à partir de sept ou huit heures de travail par jour, et gribouilla de vilains graffitis sur son pays… Le problème, avec le flan, c'est qu'il prête toujours le flanc à un caramel amer (on appelle vulgairement ce caramel âcre, médiocrité).  

 

Recrutés avec ou sans diplômes, mais, impérativement, sans niveau culturel, du bureaucrate, du simple inspecteur au ministre, rageurs et démagogues, les dérivés du flan ont des buts à atteindre : détruire la société civile, faire les événements « culturels » à la place des artistes et des intellectuels et surtout, surtout, empêcher toute forme de création. La création, c'est l'ennemi. Et là, il faut bien reconnaître que c'est une vraie tradition culinaire, de Magritte à Jacques Brel en passant par Béjart,  tous genres, talents et styles confondus, le flan perd ses fluides qui se dispersent hors du plat pour survivre.

 

Le flan se donne pourtant un aspect lisse, doré, utilise un arôme de démocratie, d'Etat de droit, mais son goût est affreux, en vérité ! Tempêtes des groupes d'influence, chocs des piliers et « magouilles », corruption visqueuse, si peu voyante…

 

Alors, que deviennent ceux qui n'ont pas envie de manger de ce flan ? Les pratiques fascisantes sont toujours de mise : mauvaise foi, mensonges, réponses hors propos, textes jamais lus, jamais compris, juridiction si molle qu'on meure avant de retrouver ses droits, et surtout harcèlement, jusque dans la vie privée.

 

Les seuls symptômes de ce qui est appelé pompeusement « culture » sont les produits marchands dits « culturels », la démago-formation, les petits jeux de joyeuse colonies de vacances pour adultes encadrés. L'expression est libre : on peut s'enfoncer dans la pornographie, l'inceste, la pédophilie à loisir ! On peut parler de tout ! Sauf des tabous, sauf de politique au sens étymologique du terme, sauf de philosophie, sauf de la vie hors télévision, hors clichés.

 

Ecrire au cœur du flan, c'est s'exposer à la haine hiérarchique d'une médiocratie organisée. Chaque injure reçue exige que l'injurié présente des excuses.  Chaque mensonge administratif prend force de loi, de pénalité, que personne, absolument personne ne prendra le risque de démentir.

 

Hawa Djabali

Un flan est-il violent ? Un flan insipide peut-il être poison ?

 

Et si les habitants du plat ne peuvent relever leur héritage, écrasés par le poids du flan, au nom de quoi les nouveaux venus, échoués là comme des raisins secs desséchés, portés par la cuillère de l'absurdité internationale, auraient-ils le droit à la culture ?

 

Culture : communication, savoir-vivre, savoir-faire, racines, projets, mise en mots, en formes,  en couleurs, en sons, en arômes, en textures… Culture : poèmes nés de l'amour, des pleurs, de l'inconfort millénaire de la douleur de vivre. Culture : sciences, constructions, passation des acquis. Culture : projet humain. Où le bât blesse-t-il ? Quelle société, la nôtre, peut-elle produire des médiocres aussi furieux ? Ils ont mal, très mal. Ils sont très à l'étroit dans leur impuissance. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une part de population châtrée, excisée. Et la machine est lancée : chaque génération renonce un peu plus et forme une génération qui renoncera davantage. Point n'est besoin de folie religieuse, le flan est mou, l'école et la télévision suffisent, les intégrismes sont même les bienvenus lorsqu'ils détournent l'opinion publique de ses propres problèmes sociaux. Et les dérivés du flan chimique sont responsables de la bonne marche des inégalités monétaires : postes importants s'il en est ! Il faut protéger le Capital si l'on veut avoir accès à une petite part de flan…

 

L'impuissance est dangereuse, qu'elle soit physique ou intellectuelle, elle est privation, rupture du désir, abandon de vie. Celui qui se noie entraîne celui qui pourrait le sauver : par affolement. Qui pourrait juger et condamner ? Qui pourrait faire le procès d'un flan ?

 

Alors, il faut résister dans ce flan où l'on ne peut ni nager, ni flotter, ni pédaler sous peine d'être englouti. Que faire ? Un petit tunnel jusqu' l'oxygène. En clair, si l'on écrit, écrire encore, si l'on réfléchit, réfléchir encore. Le riche peut-il imaginer que l'on ne craigne pas la pauvreté ? L'arrogant  conçoit-il qu'on ne craigne pas même de disparaître ? Quelle terreur peut venir à bout de celui qui ne craint ?

 

Mais se battre à l'intérieur d'un flan sans goût, sans onctueux, sans parfum, est un sport épuisant, fut-il bien froid, assez nordique, assez riche, fut-il le cœur administratif d'une grande puissance…

 

Comme des fétus de paille, les circonstances violentes de notre temps, des systèmes en cours, nous ont soulevés de nos sols et  transformés en exilés. On nous a « flanqués » n'importe où. Nous, les flanqués, quel recours avons-nous contre un néo-colonialisme qui nous atteint de plein flanc aujourd'hui, que nous soyons chez nous ou chez eux ?

 

Ô Flan ! On veut que je flâne, on veut que je flanche : je ne flâne ni ne flanche, j'écris.




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