Mon libraire ce héros… oui mais super-héros ou héros tragique ?

La rédaction - 05.09.2015

Tribune - librairie métier - super héros - pouvoir livres


Un badge chez Gallimard Jeunesse, un T-shirt chez Monsieur Toussaint Louverture, des goodies vantant de supposés superpouvoirs dont les libraires seraient les dépositaires ont fait récemment leur apparition. Qu’est-ce que cette nouvelle tendance nous apprend sur l’image du métier et sur son évolution ? Quand on se penche sur les conditions de survie actuelles des librairies indépendantes, force est de constater que tous les éléments sont en place pour une histoire de super-héros comme en raffolent petits et grands.

 

par Jean-Philippe Delvaux, libraire à Provins

 

Via Monsieur Toussaint Louverture

 

Une cause noble à défendre : la lecture, le livre et au travers d’elle la culture. Tout le monde a en mémoire des images d’autodafé qui apparaît comme l’incarnation de la barbarie et du totalitarisme, le livre s’imposant comme le rempart de la civilisation. Le livre est un objet sacré ; il est même le fondement des religions, la « preuve » de l’intervention du divin dans la condition humaine. L’autodafé moderne c’est le numérique, l’écran qui prétend rendre le sacro-saint livre obsolète, inutile.

 

Un grand méchant poursuivant un complot mondial : Amazon, pour ne pas la citer, correspond à l’archétype de l’organisation secrète visant à détruire la civilisation. Une hydre, multinationale, protéiforme, venant de l’étranger, cherchant à rendre dépendants, sinon esclaves, les citoyens en livrant chez eux tout ce qui est nécessaire à leur existence, internant les internautes dans leur propre foyer, les hypnotisant par des écrans omniprésents. Et ce, au prix de la destruction des emplois nationaux, des paysages urbains, et de l’économie nationale, avec la complicité de la caste politique. Rappelons qu’un emploi créé avec le soutien de fonds publics chez Amazon en détruit 13 dans la librairie indépendante, au risque d’entraîner la disparition des librairies de centre-ville, et que la multinationale procède à de l’évasion fiscale, payant ses impôts dans les paradis fiscaux où elle a implanté son siège.

 

"Le libraire, dernier rempart de l’humanité face à l’obscurantisme et la bestialité"

 

 

Un super héros : le ou la libraire ! Un être humain seul, fragile, un peu vintage, pour ne pas dire has been – « Trop la honte, il lit des livres » –, mais qui, drapé dans son habit culturel, prétend résister envers et contre tous à cette menace et sauver la culture si ce n’est la civilisation. Le libraire, cet être à part qui renonce à un salaire et des horaires décents, donc à la jouissance de la société de consommation, pour se sacrifier à sa mission sacrée. Le libraire, le seul espoir pour les parents désespérant de voir un jour leur rejeton hermétique à la lecture ouvrir un livre. Le dernier recours quand on n’avait rien sous la main pour noter la lecture conseillée par les ondes, celui que n’effraye pas un bras de fer avec la pieuvre amazonienne, une anomalie vouée à disparaître pour les chantres de la réal-politique économique, le passeur de culture, le dernier relais de la chaîne du livre, celui par lequel s’écoule ce précieux, cet objet magique et sacré qui différencie l’homme de la bête… Le libraire, dernier rempart de l’humanité face à l’obscurantisme et la bestialité.

 

Quel libraire n’entend pas quotidiennement « Vous faites un métier formidable : j’aurais rêvé d’être libraire. » Cette confession que, pour le grand public, le métier tient une place à part dans l’imaginaire ?

 

À l’évidence, l’image du libraire dépasse de très loin celle du petit boutiquier, tout en lunettes et velours côtelé, vendeur de livres comme on pourrait l’être de courgettes, pour profiter de la sacralisation du livre et de la culture dans un contexte de crise (de l’économie comme de la civilisation) où ces derniers sont réputés menacés. On comprend dès lors que la tentation soit forte d’attribuer au libraire des superpouvoirs, un statut de super-héros qui incarnerait l’ultime espoir face aux craintes de décadence qui tenaille notre époque… d’où les fameux goodies qui sont les marqueurs de la tendance.

 

 

 

Oui, mais voilà, qu’est-ce que le super-héros sinon une pensée magique face à l’angoisse d’un destin qu’on pressent tragique ? Le recours au surnaturel n’est-il pas en soi un aveu d’impuissance, la conscience mainte fois refoulée, mais toujours prégnante que l’humanité aurait de son incapacité à influer sur le cours de son existence dont la dérive et la finitude lui inspirent une terreur sans nom ? Le personnage du super-héros n’est-il pas de facto une façon un peu volontariste et par là utopique de tenter de dire non à la tragédie ?

 

Car malgré tout l’amour et l’admiration dont les libraires sont dépositaires, ils sont aujourd’hui confrontés à des forces qui les dépassent et menacent de les broyer, bref à un destin tragique. Sans superpouvoir avéré, sans intervention du surnaturel, le super-héros devient un héros tragique ; il y a même un ressort tragique évident dans la condition du libraire.

 

"C'est vrai, il y a la crise mondiale, la concurrence d'internet, le temps manque cruellement et la baisse du nombre de lecteurs"

 

 

Quoiqu’en dise le syndicat, le libraire fait figure d’espèce en voie de disparition. On ne compte plus les pétitions réclamant le maintien d’une librairie, les opérations de crowfunding (financement participatif) pour en perfuser une autre, les articles s’émouvant de la fermeture d’une troisième. Combien de petites librairies ont baissé définitivement le rideau ces dernières années ? On s’en émeut, on s’en offusque, mais on ne fait pas grand-chose contre cela ; que faire d’ailleurs ?

 

Tout se passe comme si la mort de la librairie était une fatalité, un destin tragique.

 

C’est vrai, il y a la crise économique, mondiale, qui impose de sabrer les dépenses de loisir. Il y a aussi la concurrence d’internet, soutenu par des lobbies surpuissants, intouchables ; pourquoi perdre du temps à se déplacer quand un livre peut venir à vous presque gratuitement, alors que le temps manque cruellement à la vie moderne ? Et puis il y a la baisse du nombre de lecteurs, autre espèce réputée en voie de disparition (42 % des Français ne lisent pas). Comment, face à des forces aussi puissantes, des enjeux aussi démesurés et des processus aussi inéluctables, le libraire, avec sa rentabilité ridicule et son fonds de commerce invendable, pourrait-il survivre ?

 

Le libraire n’incarnerait-il pas plutôt cette cause perdue, ce dernier carré de la garde culturelle, qui certes fait front courageusement face aux mutations combinées de l’économie et de la société, mais avec des armes dérisoires, pour une cause certes noble, mais à laquelle plus personne ne croirait vraiment ?  Jean-Philippe Delvaux

 

Alors le libraire est-il un héros tragique qui finira broyé par un destin implacable ou bien ce super-héros qui sauvera la civilisation, un peu malgré elle ? 

 

En fait tout dépend de ce « malgré elle », car une société, ou plutôt son modèle ne peuvent être sauvés si elle ne le souhaite pas. Le déclin combiné de la lecture et de la culture, que dénoncent également bien des enseignants, pourrait être enrayé, entre autres, par le libraire. Mais encore faut-il que les citoyens prennent conscience de l’importance de la lecture et du maintien d’un réseau de librairies unique au monde qui garantit une diffusion sur tout le territoire d’une culture variée et sans cesse renouvelée. C’est en réalisant que consommer est un acte citoyen, que ses choix de consommation redessinent perpétuellement la société dans laquelle il vit, et ce spécifiquement dans le domaine du livre, que le citoyen pourra arracher le libraire à son destin tragique et donner à ce dernier la possibilité d’incarner ce super-héros de la culture comme voudrait le rêver l’inconscient collectif.

 

Le livre dont vous êtes le héros... rarement un titre ne fut plus approprié : le vrai héros du livre, – entendez son champion –, c’est le lecteur, celui qui décide quel livre est vendu et par qui.

 

Jean-Philippe Delvaux, libraire à Provins

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Merci à nos clients, particuliers et établissements scolaires, qui se sont mobilisés tout l'été pour tenter de compenser...

Posted by Librairie Delvaux on mardi 1 septembre 2015

 


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Editeur :
Genre : litterature...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782290027936

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