Le manichéisme anti-russe, vestige de la guerre froide dans des médias borgnes

Editions La Différence - 08.05.2014

Tribune - Monique Slodzian - Ukraine orientale - bataillons de mort


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Monique Slodzian, spécialiste de la Russie et de la littérature russe contemporaine, auteur d'une dizaine de traductions, d'adaptations de romans et de pièces de théâtre d'écrivains russes et soviétiques, dont le livre Les Enragés de la jeune littérature russe, sort en librairie ce jeudi 8 mai 2014. 

 

 

 

Longtemps, je me suis tenue à l'écart de la littérature russe post-soviétique. Le post-modernisme qui a accompagné les « joyeuses années quatre-vingt-dix », celles qui ont vu l'apothéose néo-libérale dans la nouvelle Russie, ont produit une littérature falote et suiviste qui, à quelques exceptions près, s'abandonnait sans résistance au diktat commercial. Les grandes voix des précédentes décennies s'étaient tues ou étaient peu éditées. Je ne retrouvais plus l'intensité, la gravité parfois irritante des romanciers des années 60 et 70 que j'avais aimés et parfois traduits.

 

Il m'a fallu attendre la fin des années zéro (les fameuses années 2000) pour que je saute à nouveau dans le train russe et que je découvre, l'un après l'autre, des jeunes écrivains qui n'avaient pas froid aux yeux et débordaient de talent. Il avait fallu quinze années pour que naisse un courant nouveau capable d'empoigner la réalité sociale et morale de la Russie et d'en donner à voir la force explosive. 

 

Limonov, le romancier-poète qui avait fait scandale en Occident leur avait transmis l'audace de rompre les ponts avec la complaisance de l'esthétique en place et de concevoir la littérature comme  arme politique. Membres ou compagnons de route du mouvement clandestin national-bolchévique, ils refusaient les règles du libéralisme qui avait, sous leurs yeux, détruit leur pays et confisqué son passé soviétique, à commencer par la victoire de la seconde guerre mondiale, si chèrement acquise.

 

À les lire, j'ai mieux compris l'étendue de leur frustration. Les racines et l'ambition de leur patriotisme.  En même temps, je me suis interrogée sur les raisons de l'incompréhension profonde, quasi insurmontable, à laquelle ils sont voués en Europe occidentale. Et, pas à pas, j'ai tenté de dissoudre les obstacles qui peuvent éloigner le lecteur français de ces jeunes écrivains passionnants. Pour qu'il ait hâte d'aller chercher dans leurs livres des clés moins convenues qui lui donnerait accès à une Russie qu'on  présente trop souvent comme définitivement hostile et impénétrable.

 

Je ne crois pas avoir dissimulé les difficultés auxquelles j'ai buté au cours de ce voyage en terres « natsbol » ni estompé les désaccords avec telle ou telle position que je juge excessive ou dangereuse; mais le plus important restait à mes yeux la reconstitution d'un patrimoine culturel, moral et politique volé, qui puisse aujourd'hui guider le lecteur dans sa découverte d'une autre Russie qui tourne le dos au destin libéral que l'Occident avait tracé pour elle.

 

En prenant la Lettre à Staline de Prilépine comme entrée en matière, j'ai voulu donner d'emblée la température du débat d'idées. Un brûlot pour dire le temps des catacombes: le scandaleux pamphlet a provoqué un électrochoc qui n'en finit pas d'enflammer les débats au sein de l'intelligentsia russe. Il surprendra tout autant le lecteur français. Pour autant, mon objectif n'est pas de mettre en avant la singularité de ces jeunes gens mais de donner à comprendre les origines de leur rage et la générosité de leurs positions. Il y va de la compréhension de la nouvelle Russie, désormais immunisée contre les illusions du néo-libéralisme. Car nos médias sont dangereusement borgnes, incapables de s'affranchir d'un manichéisme anti-russe datant de la propagande de la guerre froide.

 

En lisant Prilépine ou Chargounov, qu'apprenons-nous d'essentiel pour le présent ?

 

Grâce à eux et à  leur engagement de longue date en faveur de la langue russe dans l'espace de l'ex-URSS, on apprend par exemple qu'en Ukraine la bombe à retardement, placée dès le début des années 1990 et réactivée par la révolution orange, finirait par exploser. Refuser à la langue russe le statut de seconde langue officielle alors qu'elle est la langue maternelle d'une moitié de la population était pure provocation.  La menace de guerre civile en Ukraine ne date donc pas de l'automne dernier, comme veulent le croire nos médias. Il est urgent de réviser notre lecture des événements d'Ukraine. Le scénario est plus compliqué, nous disent nos jeunes écrivains, qui nous en livrent des clés indispensables, dans leurs écrits politiques ou leurs blogs

 

Pendant des semaines, nos médias se sont contentés d'un récit simpliste. Le coupable était le président Ianoukovitch, homme de paille de Poutine,  qui en novembre dernier a voulu tuer le rêve européen du peuple en suspendant l'accord d'association avec l'Union européenne. Grâce à dieu, Maïdan, version 2014 de la révolution orange de  novembre 2004, a eu raison du tyran, nous dit la version officielle. Or, notons-le au passage, celui qui était le président légitime avait été le premier ministre du héros de 2004, Iouchenko, entre-temps pitoyablement passé à la trappe de l'histoire.

 

A dire vrai, Ianoukovitch, Iouchenko, Timochenko ... autant de fortunes faites sur le démembrement de l'industrie soviétique, des oligarques qui s'entendent comme larrons en foire. Leurs affidés qui guignent aujourd'hui le pouvoir suprême avec la bénédiction des Etats-Unis et de l'Europe sont encore plus riches : magnats de l'industrie, de la finance, du pétrole et des médias. Souvent tout cela à la fois. Prenez Igor Kolomoïski, patron de PrivatBank, la banque aux 2017 filiales, mais  aussi de plusieurs autres combinats sidérurgiques et pétroliers qui vivent sur les bords du lac Léman.

 

Tourtchinov, président par intérim, pour ne pas dire illégitime, s'est empressé de le nommer gouverneur de la région de Dniepropetrovsk. Ou encore, tenez, Petro Porochenko, le richissime roi du chocolat, le financier de la révolution orange et de Maïdan et, dit-on, des milices qui assaillent aujourd'hui Slaviansk.  Ministre des Affaires étrangères sous Iouchenko, il annonça dès 2009 l'entrée prochaine de l'Ukraine dans l'OTAN. Soupçonné de corruption, il se fit oublier quelque temps avant de revenir sous Ianoukovitch comme ministre du commerce et du développement économique. Dans une Ukraine occidentale épuisée et perdue,  rien d'étonnant qu'il soit aujourd'hui le favori des sondages pour d'hypothétiques élections présidentielles. À la grande satisfaction de l'Occident, faut-il l'ajouter ? Son ascension semble inéluctable.  

 

Le 6 mai, un autre cap a été franchi dans l'indécence. Nos médias le diront-ils? Après le drame d'Odessa, c'est l'un des proches amis du gouverneur Kolomoïski, l'oligarque Igor Palitsa, son voisin

des bords du lac Léman, qui va remplacer le gouverneur de la région d'Odessa, Vladimir Nemirovski, protégé de Ioulia Timochenko et tenu pour responsable du dérapage tragique. Palitsa, lui, est député de Lviv - la région où le Secteur droit est le plus solidement implanté - et membre du parti « Notre Ukraine-Autodéfense du peuple ». On aura une idée de sa volonté de médiation lorsqu'on saura qu'en 2012, il fut l'auteur d'un projet de loi contraignant tous les fonctionnaires, de l'Est comme de l'Ouest, à passer un examen de langue ukrainienne. C'est également de Lviv que sont venus, au début de Maïdan, les appels à la « lustration » des fonctionnaires qui avaient servi sous l'Ukraine soviétique.

 

Bref, on n'ose deviner ce que promet à l'Ukraine orientale le tandem Kolomoïski-Palitsa qui, à eux deux, pèsent plusieurs milliards de dollars. Mercenaires, miliciens du Secteur droit, « bataillon de la mort », murmure-t-on déjà, gageons que ces messieurs ne se refuseront rien pour faire régner l'ordre à leur profit.

 

Comment expliquer que l'élite politique européenne ignore aussi cyniquement le rôle grandissant de l'oligarchie financière dans l'Ukraine en feu? A moins d'imaginer, comme le fait Limonov dans son dernier blog, que l'Ukraine, le plus beau morceau du gâteau soviétique qui restait à croquer, vaille bien qu'on s'acoquine une fois de plus avec des fripouilles. Et tant pis pour Maïdan.

Monique Slodzian