Le parcours du combattant littéraire : au nom des livres

Clément Solym - 12.05.2010

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En 1978, lassé d’exercer mon métier d’artificier pour le compte d’un gouvernement qui trahissait mes idéaux, je décidais, au titre d’une évasion intellectuelle, d’écrire un roman : Les âmes brûlantes. Cinq ans plus tard, après quelques échanges postaux entre l’auteur en herbe et les éditeurs, mon manuscrit était publié aux éditions Olivier Orban. Je pris la décision de démissionner et de vivre de ma plume.

Pauvre naïf, je me retrouvais très vite à court d’argent, mis à l’index par ma banque avec tous les interdits qui s’y attachent. Ce fut le temps des plats de pâtes et des remises en question, le temps du bonheur aussi. Dans les années 80, les auteurs avaient des relations privilégiées avec les éditeurs. Ces derniers étaient indépendants et libres de choisir leurs sujets. Certes, on entendait quelquefois parler de « coups », de « nègres » et de « stars », mais ces bruits restaient marginaux et nous étions unis, solidaires, honnêtes, vivant dans l’espoir d’être lus et de bâtir des « œuvres ». En ce temps béni, la durée de vie d’un livre était d’un an.

Aujourd’hui, le nourrisson n’a pas la possibilité d’apprendre à marcher.
S’il ne vagit pas sur les étals des libraires avant les deux mois qui suivent sa naissance, il est renvoyé, promis à la destruction, pilonné au nom d’une économie sans nom.

J’ai eu la chance de publier Le secret de l’abbé Saunière, adapté à la télévision sous le titre de l’Or du Diable. Ce roman m’a d’abord permis d’ouvrir un nouveau compte en banque, d’avoir un chéquier et d’être considéré auprès de quelques journalistes de Province. J’étais sauvé mais je voyais disparaître un à un mes amis écrivains qui ne parvenaient pas à vendre plus de mille exemplaires par an. Tout changeait autour de nous. De regroupement en regroupement, les éditeurs absorbés par Editis ou Hachette, vendaient leurs Maisons d’éditions. Plus précisément leurs âmes. Salariés, devenus Directeurs, ils ont à présent l’obligation de rendre des comptes à des financiers qui eux-mêmes dépendent d’actionnaires exigeant des rendements, des augmentations de bénéfices de l’ordre de 20 à 30 % par an.

Combien de fois me suis-je dit : « Tu es en train de creuser ton imagination, de passer des nuits blanches, de lutter contre le stress, pour satisfaire les besoins de luxe d’un joueur de golf à Miami ».

Jean-Michel Thibaux
Le livre est devenu un produit, une suite de chiffres dans un code-barres, au même titre que la boîte de petits pois et les barils de lessive. Je vieillis et je me désespère. Ma, notre recherche du temps perdu est vaine. Je vois briller des « People » sur les frontons des top-livres, au sein des fêtes et des salons et sur les plateaux des télévisions. Toutefois, je continue à croire à la bonne volonté des hommes et je ne manquerai jamais d’aider les auteurs débutants en associant mon nom aux leurs. Ainsi ai-je commis un livre La malédiction de l’Ankou avec Jean-Pierre Paumier, et un autre Le trésor de la Nore, avec Martine Alix Coppier. Il est de notre devoir d’aider ceux qui ont du talent et voient toutes les portes de l’édition se fermer devant eux.

Dans quelques jours, je vais recevoir le prix international de la ville de Saragosse où seront présents les 44 plus grands éditeurs d’Espagne. J’aurais pour eux des propos amers. Et je redoute l’instant où je devrai serrer la main de « Monsieur Planeta » en pensant à toutes les petites librairies qui ferment leurs portes et à tous les éditeurs en redressement judiciaire, à l’un des miens en particulier : Anne Carrière, qui n’a pas su gérer le colossal succès de l’Alchimiste et en est réduit aujourd’hui à espérer « au bouche à oreille » pour ses publications.


Jean-Michel Thibaux.