Le Silence de mon père, par Sandrine Charlemagne

Clément Solym - 03.01.2013

Tribune - Sandrine Charlemagne - editions La Différence - réconciliation


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Sandrine Charlemagne, dont le roman Mon pays étranger vient de paraître à la Différence, non seulement écrivain mais encore auteur de théâtre et coordonnatrice de projets pour l'Association des Travailleurs Maghrébins de France. Elle nous fait part de son scepticisme suite à la visite du président français en Algérie les 19 et 20 décembre derniers.

 


 

 

Il n'y a pas très longtemps, j'apprenais la visite de François Hollande en Algérie. En ce jour de l'an 2012, le 20 décembre, le président de la France ferait un discours à Alger. Le silence de mon père est alors revenu. Pourtant, ça n'avait pas grand-chose à voir mon père et le Président. Mais le silence de mon père est revenu. En même temps que ce silence, du bruit ailleurs se faisait entendre. Beaucoup de bruit pour rien ?… D'aucuns disaient ce qu'ils aimeraient entendre du Président, d'autres ce qu'ils n'aimeraient pas. On leur demandait leur avis alors ils le donnaient. Moi, j'attendais de voir. Dans la solitude de ma chambre resurgissait la mort de mon père et de tous les autres. 

 

Deux mois plus tôt avait eu lieu la commémoration du 17 octobre. Ce jour-là, un pas avait été franchi, un pas dont on ne savait s'il serait osé un jour. Un communiqué, émanant de l'Elysée, annonçait que la répression sanglante du 17 octobre 1961 était reconnue. La reconnaissance irait-elle au-delà des trois petites phrases écrites dans ce communiqué ? Etait-ce la fin du silence ?… 

 

Mais voilà que l'Histoire nous rattrapait autrement. Environ un mois après la commémoration du 17 octobre, le paradoxe voulait que les cendres du général Bigeard soient transférées à Fréjus. Et le Président était de la partie, et ne refusait pas d'inaugurer la stèle. Bigeard, celui qui fut décoré durant la Seconde Guerre mondiale, et accusé de tortures durant la guerre d'Algérie. Pourquoi ne réservait-on pas un de ces glorieux hommages à l'humanité de Maurice Audin, qui s'était engagé aux côtés du FLN. Embarqué par les services français, on ne le revit jamais après son arrestation à Alger. Les voies de l'histoire resteraient impénétrables.

 

Et puis voilà que sonnent les trompettes. La date du 20 décembre s'annonce.  François Hollande est arrivé, la veille, à Alger. On est nombreux à guetter son passage, à se demander ce qui sortira du grand discours prévu. Certains écouteront en direct, d'autres en différé. Pour ma part, ce serait en différé.

 

Au lendemain du 20 décembre, dans la solitude de ma chambre, j'ai donc entendu l'allocution de François Hollande. Dès qu'il s'est mis à parler de vérité, j'ai été attentive. « Sommes-nous capables d'écrire ensemble une nouvelle page de notre histoire ?… La vérité ne divise pas, elle rassemble… La vérité doit être dite… » Alors j'attendais la suite. La vérité, oui ? Allait-on enfin reconnaître les crimes contre l'humanité ? Allait-on reconnaître la sauvagerie de cette guerre menée par les Français contre le FLN et toutes celles et ceux qui le soutenaient ?… Mais les phrases se déroulaient, bien huilées, tout empreintes de fraternité, et omettaient, à mes yeux, l'essentiel.

 

 

Crédit photo : Laurence Jarrousse 

 

 

Et ça continuait. Des mots sur le respect de la mémoire, de toutes les mémoires. Et de « reconnaître les souffrances infligées par la colonisation » et que pendant 132 ans « l'Algérie a été soumise à un système profondément injuste, brutal, et destructeur ». Mais de reconnaissance de crimes contre l'humanité, non, il ne fut point question. Tout comme d'oser reconnaître le lâche abandon des politiciens de l'époque qui laissèrent croupir les harkis réfugiés en France, à la fin de la guerre d'Algérie, dans la misère des bidonvilles.

 

Je n'attendais pas d'acte de repentance ni un livre d'or rempli de cent mille excuses. Mais j'attendais une franchise plus affirmée, un courage plus solidaire. Oui, ajoutait-il « La divulgation de l'histoire… ». Alors qu'attendait-il pour aller plus loin ?…

 

Après le discours, il se rendait place Maurice Audin, et saluait la mémoire du militant proche de la cause indépendantiste. De toute façon, il ne pouvait que difficilement faire l'impasse. Il promit donc d'ouvrir les archives. Alors on verrait bien, je me disais, on verrait bien. Ce qu'on entendait depuis des semaines sur d'autres sujets ne m'incitait guère à beaucoup y croire. Mais enfin, on pouvait toujours espérer.

 

Fin des images, fin des discours. Et dans la solitude de ma chambre, mes pensées sont revenues à mon père. Il ne voulait rien dire sur l'Algérie, il n'en parla jamais. Pas même une anecdote de famille. Rien. Le silence sur cet « autre côté de la mer », terre des mille et une conquêtes. Mon père débarqua à Paris peu après les accords d'Evian, une époque où la France avait encore besoin de main-d'œuvre. Issu d'un milieu paysan, il trouva dans cet exil, comme beaucoup d'autres, l'opportunité rêvée de se construire un avenir meilleur. Etait-ce l'histoire complexe avec la France qui l'empêcha de me parler ?

 

Etait-ce ce qu'il voulait oublier ? Etait-ce sa nature réservée qui le laissait mutique sur ses origines ? Alors, longtemps, je suis restée sans rien savoir. Et, longtemps, je me suis demandé ce que cachait le silence de mon père. Ce qu'il se refusait obstinément à raconter. Paix à son âme, lui enterré sur sa terre, dans le petit cimetière de son village, à Makouda. 

 

Le jour où j'ai commencé à savoir, j'ai compris que les choses devaient être dites, devaient se transmettre. Quelles que soient les blessures. Quelles que soient les tragédies. Alors, oui, dans la solitude de ma chambre, j'aurais aimé entendre des mots plus francs et moins consensuels de la part de notre Président. Des mots qui nous auraient enfin réconciliés pour de bon.

 

 

Sandrine Charlemagne, aux éditions La Différence