Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les auteurs ont-ils droit à un revenu ?

Neil Jomunsi - 14.09.2017

Tribune - rémunération auteurs salaire - écrire payer factures - loyer revenus lecteurs


À l’origine concentrée sur les vidéastes, Tipeee s’ouvre progressivement aux autres disciplines et on commence à voir apparaître des profils d’illustratrices, de musiciens et d’auteurs de l’écrit. Comme vous le savez, j’utilise moi-même cette plateforme. On y trouve également mes chers et estimés collègues Samantha BaillyDavid RevoyPloumLizzie CrowdaggerStéphane Desienne ou plus récemment encore l’excellent François Bon avec son Tiers-Livre.

 

Neil Jomunsi, sur Page 42

 

Town Hall Station - Sydney
Chris Marchant CC BY 2.0
 


J’en oublie bien sûr, la liste complète est ici. Mais vous le constaterez vous-mêmes, je n’en oublie pas tant que ça : sur plus de 10.000 créateurs.trices listé.e.s, seulement une soixantaine de profils ont été ouverts dans la catégorie « Livres ». Au regard du nombre de personnes qui publient de la fiction sur le net, c’est peu. Très peu. 

 

Travailler plus pour gagner moins

 

On parle beaucoup de la rémunération des auteurs en ce moment, et de la difficulté qu’ils et elles éprouvent à se professionnaliser. Bien sûr, nous avons tous rêvé à de gras chèques d’avance qui, non contents de remplir notre compte en banque, nous légitimeraient en tant que créateurs : un professionnel de l’édition qui estime qu’un roman mérite d’être acheté est une satisfaction personnelle évidente. Mais les avances fondent comme neige au soleil et nos livres se succèdent à toute vitesse sur les tables des libraires. Conséquence mécanique, et qu’on le regrette ou pas, peu d’entre nous peuvent prétendre à vivre de nos chèques de droits d’auteur désormais.
 

Dans un récent article paru sur Actualitté, Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, disait :  » […] la reddition de compte annuelle provoque des situations invivables. Il devient vital que l’on instaure une régularité dans les versements. Cela participe d’une professionnalisation des auteurs, et de la manière dont toute la chaîne perçoit notre métier. » 

Bien sûr, c’est une question de professionnalisation au sens économique du terme : davantage d’argent, c’est aussi davantage de temps à consacrer à son art. En cela Tipeee se pose en complément essentiel – les sommes allouées aux écrivains ne sont pour le moment pas suffisantes pour que quiconque puisse prétendre en vivre, contrairement à certains YouTubers. Et en ces temps difficiles, on ne va pas cracher sur des rentrées supplémentaires.
 

Alors je m’étonne. Pourquoi pas plus d’auteurs sur Tipeee ?

 

Une question de légitimité


Je suis ce matin tombé sur un post Facebook qui partageait l’article paru sur Actualitté. Dans les commentaires, de jeunes auteurs discutaient de leur légitimité à ouvrir une page Tipeee. Pour eux, il fallait quand même pouvoir proposer quelque chose de concret et de solide – de professionnel en somme – avant de pouvoir prétendre à solliciter des mécènes.
 

Je pourrais partir dans de longs discours, mais pour une fois je vais faire simple : vous êtes légitime. Quoi que vous fassiez, quoi que vous écriviez, quoi que vous osiez faire lire, publier sur le net, vous êtes légitime. Notre profession/métier/passion – rayez les mentions inutiles ou obsolètes – souffre d’un gigantesque complexe de l’imposteur qui selon moi n’a pas lieu d’être. Ou plutôt il n’a plus lieu d’être. Vous écrivez, publiez et êtes lu.e – même par trois personnes, dont votre mère ? Ne vous posez pas davantage de questions : vous entrez dans les critères.


Même si vous pensez que ce que vous faites n’est pas assez bon, pas assez professionnel, même si vous avez reçu aujourd’hui votre cinquante-septième lettre de refus, même si vous pensez que ce que vous publiez n’intéresse personne, vous êtes légitime.
 

Artiste, créateur, auteur : concours toujours pour être payé


Internet a levé les barrières de la légitimité. Désormais celle-ci n’est plus le seul apanage des éditeurs : c’est aussi le public – lecteurs et lectrices – qui décide. Qui êtes-vous pour décréter que vous n’êtes pas légitime ? Laissez les autres en décider, parce que vous n’êtes pas la bonne personne pour répondre à cette question. Vous participez à la fabrication d’une culture globale, même à échelle minuscule. Laissez les gens décider s’ils veulent vous aider à continuer ou pas. Vous serez surpris : ils seront peut-être plus nombreux que ce que vous pensiez.
 

Ce n’est pas une question de taille ou de nombre. Oubliez ça, ce sont de vieux critères, des critères de l’ancien monde. Désormais on crée local, on crée pour des communautés, même à l’échelle du monde. Vous avez cinq mécènes fidèles ? C’est super ! Cinq personnes croient en vous au point de payer chaque mois pour vous aider. C’est un privilège incroyable de se sentir soutenu. Vous devriez essayer.

 

Conserver son indépendance


La critique la plus récurrente concernant ce nouveau mécénat serait une éventuelle perte d’indépendance : puisque c’est le public qui finance, celui-ci aurait une influence démesurée sur la production et n’encouragerait pas l’expérimentation. À l’instar du mécène de la Renaissance qui commandait à l’artiste des œuvres au sous-texte politique, nous serions liés à nos mécènes au point de devoir faire des concessions sur la création.
 

Je n’ai que ma propre expérience à faire partager, mais la voilà : c’est faux. Je suis pourtant quelqu’un qui expérimente beaucoup, qui écrit des choses très différentes et parfois très casse-gueule, mais je n’ai jamais eu une seule fois à subir la pression de mes micro-mécènes, tous et toutes très respectueu.x.ses de la manière dont je travaille, de mon rythme et de mes thèmes de prédilection. Donc rassurez-vous.
 

Les auteurs qui représentent la France à Francfort rémunérés a minima


Et quand bien même cela arriverait, il y a une différence fondamentale entre la Renaissance et aujourd’hui : hier le mécène était un, et aujourd’hui ils sont des dizaines, des centaines, des milliers. Certains partent, d’autres les remplacent, et même si certains donnent plus que d’autres, le départ d’un soutien n’engage pas une perte financière majeure au point de devoir faire des concessions. C’est une personne qu’on soutient, un processus créatif, une ambition, une volonté. On n’achète ni une œuvre ni un support.
 

Un modèle de confiance


Le micro-mécénat véhicule aussi une ambition politique et sociétale. Un tel système ne promet rien, mais il offre la possibilité aux artistes de communiquer directement avec leur public, de faire confiance aux anonymes, de ressentir sans intermédiaire ce que ça fait de créer pour quelqu’un d’autre, de participer à un grand tout à l’échelle du web. La légitimité n’est pas un diplôme qu’on accroche sur un mur, ni un chèque que l’on encaisse (ça se saurait).

La légitimité se construit au gré des relations de confiance que les artistes tissent avec leur public, sur le long terme. Mais pour cela il faut lui laisser sa chance, à ce public. Une chance pour lui de vous montrer à quel point il aime ce que vous faites, indépendamment de l’avis des autres professionnels.
 

« Il faut sans cesse se jeter du haut d’une falaise et se fabriquer des ailes durant la chute », disait Bradbury. Allez zou. Tou.te.s sur Tipeee.


 

Si vous souhaitez soutenir Neil Jomunsi, Tipeee est là : à partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mécène et avoir accès à des contreparties exclusives.